Le "Cahier de Douai" d'Arthur Rimbaud
« Au Cabaret-Vert,
cinq heures du soir
Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines
Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi.
— Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. — Et ce fut adorable,
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
— Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure ! —
Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse
D'ail, — et m'emplit la chope immense, avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré »
Octobre 1870 [*]
Depuis quelques années, j’ai vu apparaître dans les librairies des Cahiers de Douai d’Arthur Rimbaud qui m’intriguaient car ne correspondant à rien dans mon souvenir.
Ayant été inscrits au programme des lycées puis retenus pour le Bac de français, ces Cahiers de Douai se sont mis à fleurir sur les présentoirs scolaires, dans une infinie variété d’éditions (j’étais tenté par le petit « Librio » à deux euros).
Pour en savoir plus, j’ai finalement opté pour la publication « Folio + Lycée » de 2023, d’ailleurs titrée Cahier de Douai au singulier, dont l’auteur du dossier, Miguel Degoulet, explique très vite ce qu’il en est :
« Dépourvu de titre, le manuscrit autographe recopié à Douai et remis par Rimbaud à son ami Paul Demeny en 1870 se trouve aujourd’hui à la British Library de Londres. Le présent volume suit son organisation, comme le font de nombreuses éditions scientifiques de référence : du poème « Les Reparties de Nina » à « Ma bohème (Fantaisie) », soit les 22 poèmes de Rimbaud. »
Il s’agit donc clairement de ce que par exemple Suzanne Bernard (Garnier, 1961) ou Pierre Brunel (La Pochothèque, 1999) appellent le « Recueil Demeny » dans leurs éditions respectives des œuvres de Rimbaud.
Ce manuscrit, divisé en deux parties, ressemble à des cahiers (d’où le pluriel souvent utilisé) mais constitue avant tout un ensemble souhaité par Rimbaud et recopié soigneusement de sa main en octobre 1870, à Douai, chez les demoiselles Gindre, tantes de Georges Izambard. Ce sont les premiers poèmes auxquels il tient, même si, quelques mois plus tard, en juin 1871, il demandera à Paul Demeny (qui n’en fera rien et, au contraire, les conservera longtemps) de les brûler.
Curieusement, c’est l’édition, en 1891, du Reliquaire (fortement contestée par Paul Verlaine et considérée comme un « fâcheux volume » par Paterne Berrichon) de Rodolphe Darzens et Léon Genonceaux qui donnera pour la première fois en ouverture le contenu du recueil Demeny [**].
L’intitulé de Cahier(s) de Douai demeure donc une invention de toutes pièces pour situer une période d’écriture et un lieu de mise en forme.
Cette première plaquette virtuelle bien sûr ne remplace pas Le Bateau ivre, Une Saison en Enfer ou les Illuminations, mais constitue, à un moment donné, la production poétique d’un adolescent extrêmement doué et prometteur.
Michel Sender.
[*] Cahier de Douai d’Arthur Rimbaud (page 71), dossier par Miguel Degoulet, collection « Folio + Lycée », éditions Gallimard, Paris, mars 2023, réimpression d’avril 2024 ; 180 pages, 3 €. (Pour la même collection, Miguel Degoulet avait réalisé une précédente édition, intitulée Les Cahiers de Douai, parue en mars 2021.)
[**] Les vingt-deux poèmes du Cahier de Douai figurent en tête du Reliquaire préfacé par Rodolphe Darzens chez Léon Genonceaux en 1891 (disponible sur BnF Gallica).
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