"Les Derniers Jours de Hong Kong" de Paul Theroux
« Certains jours, Hong Kong lui rappelait le faubourg de Londres où elle avait vécu avant la guerre. Aujourd’hui, par exemple, le petit matin et sa froidure, avec ses lambeaux de brouillard accrochés aux fenêtres, lui donnait l’impression d’être de retour à Balham. Le ciel gris, pareil à un coussin qu’on aurait éventré (pas un de ces ignobles coussins chinois remplis de paille), se vidait en lâchant de gros brins moelleux de bourre culbutant dans l’air. À chaque rafale de vent, les gouttes de pluie, comme précipitées en masse juste au-dessus de sa tête, tambourinaient plus fort sur le toit, qui servait aussi de plafond à Albion Cottage. Le ciel, le toit, le plafond, en un jour comme celui-ci, ne faisaient qu’un.
Betty Mullard s’assit dans ce qu’elle appelait « le living » en attendant que son fils Blunt la rejoignît pour le petit déjeuner. » [*]
Dans l’attente de lire le dernier livre d’Aurélien Bellanger [**], toujours très synchrone avec l’actualité immédiate j’ai mis la main sur Les Derniers Jours de Hong Kong de Paul Theroux, un roman qui date de… 1997 !
Malgré son titre français accrocheur (depuis Les Derniers Jours de Pompéi d’Edward Bulwer-Lytton au XIXe siècle, les ultimes journées de quelque chose, de quelqu’un ou d’un lieu, font florès), le roman de Paul Theroux s’intitule en anglais Kowloon Tong, du nom d’un secteur de la péninsule de Hong Kong où se situe l’usine de textile de la famille Mullard.
Mais les propriétaires britanniques de cette entreprise habitent, eux, dans une maison installée en face, sur le Pic de l’île de Hong Kong elle-même.
Depuis la mort de son père, Neville Mullard, dit « Bunt », partageait avec sa mère Betty la propriété de l’entreprise familiale, l’Imperial Stitching and Labels (une fabrique d’écussons traditionnels), avec un industriel d’origine chinoise, Mr. Chung.
Or, au début du roman, nous apprenons en même temps qu’eux la mort de Mr. Chung qui, par testament, transmet toutes ses parts à Bunt, le fils de l’ami anglais dont il était l’associé depuis toujours et dont il a suivi l’éducation en devenant son mentor.
Mais nous sommes en 1996, à quelques mois de la « Restitution » (« le Prêt-à-emporter chinois », la rétrocession de Hong Kong à la Chine populaire, prévue pour le 1er juillet 1997) dont tout le monde parle et qui obère pour beaucoup, du moins pour les colons d’origine occidentale, leur avenir sur le territoire.
De plus, même s’il est né sur l’île, Bunt reste avant tout un gweilo, un hongkongais dont la parenté vient de Grande-Bretagne (sa mère pense constamment à son ancien quartier de Londres), et surtout, un fils de famille mal dans sa peau et toujours sous influence de sa mère, chez qui il réside et qui lui dicte sans cesse ses actes.
Il pensait continuer de vivre à Hong Kong et s’émanciper de sa mère en épousant par exemple Mei-ping, une des employées de sa société, et en renonçant ainsi à son vagabondage sexuel avec diverses prostituées ou hôtesses des clubs, bars, boîtes de nuit, hôtels « bleus » de l’île ou de Macao.
Or, par l’intermédiaire de leur notaire, va apparaître dans leur vie un homme d’affaires chinois, Mr. Hung, qui se révélera finalement être un représentant de l’armée chinoise et qui, d’abord avec amabilité, puis sous la menace, se proposera de racheter totalement l’Imperial Sitching et ses locaux, à des conditions avantageuses mais avec l’obligation de quitter ensuite le pays…
Ainsi, à la faveur d’une intrigue à la fin presque policière (avec délits financiers, trafics de papiers, disparitions inexpliquées et meurtres supposés), Paul Theroux, dans un style extrêmement imagé et vif (bien rendu en français par la remarquable traduction de Daniel Depland), a résumé en quelque sorte pour nous l’histoire de Hong Kong et toutes les inquiétudes (malheureusement confirmées par les événements qui ont suivi) liées à son changement de statut.
Michel Sender.
[*] Les Derniers Jours de Hong Kong (Kowloon Tong, 1997) de Paul Theroux, roman traduit de l’anglais par Daniel Depland, éditions Grasset, Paris, juin 1997 ; 304 pages, 128 FF.
[**] Les Derniers Jours du Parti socialiste, dont j’ai lu les bonnes feuilles dans le numéro de Lire de cet été, semble très réjouissant et fort balzacien en cette rentrée littéraire de septembre…
/image%2F1341490%2F20240903%2Fob_35cfdd_theroux-les-derniers-jours-de-hong-kon.jpg)
/image%2F1341490%2F20240903%2Fob_3e7836_bellanger-les-derniers-jours.jpg)