"La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse..." de Charles Baudelaire
C
La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
À dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?
CHARLES BAUDELAIRE [*]
[*] Tableaux parisiens (p. 135) dans : Les Fleurs du Mal (édition de 1861) de Charles Baudelaire, texte présenté, établi et annoté par Claude Pichois, collection « Folio classique », éditions Gallimard, Paris [1972 et 1996], réimpression d’avril 2012 ; 352 pages. En couverture, détail d’un tableau de Klimt : Judith II (Salomé).
Ayant trouvé récemment d’occasion l’édition « Folio » de Claude Pichois des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, sans plus trop me préoccuper des modalités d’établissement du texte (voir ce blog notamment les 25 et 26 mars 2020), je me laisse porter par la relecture de hasard, encore et toujours recommencée…
Aujourd’hui, je choisis pour vous ce poème fascinant et énigmatique.
M. S.
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