"Belphégor" d'Arthur Bernède
« LA SALLE DES DIEUX BARBARES
— Il y a un fantôme au Louvre !
Telle était l’étrange rumeur qui, le matin du 17 mai 1925, circulait dans notre musée national.
Partout, dans les vestibules, dans les couloirs, dans les escaliers, on ne voyait que des gens qui s’abordaient, les uns effrayés, les autres incrédules, et s’empressaient de commenter l’étrange et fantastique nouvelle.
Dans la salle dite des « David », devant le célèbre tableau, le Sacre de Napoléon, deux gardiens discutaient avec animation.
Bientôt, les balayeuses et les frotteurs qui, ce jour-là, n’accomplissaient que fort distraitement leur besogne, s’approchaient d’eux, afin d’écouter leur conversation, qui ne pouvait manquer d’être fort intéressante.
— Moi, je te dis que c’est un fantôme ! scandait l’un des gardiens.
Et tandis que son collègue éclatait de rire et haussait les épaules, il martelait avec un accent de conviction sous lequel perçait un certain émoi :
— Gautrais l’a vu ! … Et c’est pas un blagueur ni un poltron !… Même qu’il est en train de faire son rapport à M. le conservateur !
C’était exact. » [*]
Les événements récents d’un hold-up de bijoux au Musée du Louvre à Paris m’ont décidé d’enfin lire le Belphégor d’Arthur Bernède (1871-1937), écrivain polygraphe auteur notamment de nombreux romans-feuilletons populaires.
Je n’ai jamais vu (à part des extraits des premiers épisodes muets sur Internet) les adaptations cinématographiques de Belphégor ni le célèbre feuilleton télévisé des années soixante : à l’époque, je n’avais pas accès au petit écran, sauf, parfois, à La Piste aux étoiles chez une voisine.
Cependant, la réputation de l’histoire avait gagné toute la société et fait causer dans les chaumières ou au bistrot du coin. (Il y avait eu également entre autres le précédent succès de L’Abonné de la ligne U, d’après Claude Aveline, que j’ai tout autant manqué.)
Belphégor, souvent sous-titré Le Fantôme du Louvre (ce qui fait penser, bien sûr, au Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux), s’inscrit d’ailleurs dans toute la production industrielle de la Société des Cinéromans, distribuée par Pathé et qui en réalisa un film (dont Arthur Bernède avait écrit le scénario) en quatre parties, tourné par Henri Desfontaines en 1926 et sorti en 1927.
Parallèlement, Arthur Bernède en publia la version rédactionnelle en feuilleton dans Le Petit Parisien du 28 janvier au 28 mars 1927, reprise ensuite en fascicules (illustrés de photographies du film) de « Cinéma-Bibliothèque », puis en un seul volume, chez Jules Tallandier.
En fait, dès le départ, et, Arthur Bernède (coauteur, avec Louis Feuillade, des Judex), n’en ignorait rien, le partenariat cinéma, presse quotidienne et édition était prévu et organisé avec une très grande efficacité.
D’ailleurs, dans Belphégor, Arthur Bernède utilise un de ses personnages fétiches, Chantecoq, le « grand Chantecoq » dit « le roi des détectives », pour démêler cette histoire embrouillée du soi-disant « Fantôme du Louvre ».
Car, en effet, la mystification d’un fantôme se promenant dans le musée (« un sujet de roman pour Pierre Benoît » se moque le directeur de la police) cache en réalité l’organisation minutieuse d’un vol de bijoux (tiens, tiens !), le Trésor des Valois, à base de passages secrets, de portes dérobées et de costumes de déguisement…
Encore une fois, on pense beaucoup à Gaston Leroux (qui fut aussi associé à la Société des Cinéromans) mais, pour moi, chez Arthur Bernède et dans Belphégor, il n’y a pas la même folie ni le fantastique romantique du Roi Mystère (voir ce blog le 5 août 2022), de La Poupée sanglante ou du Cœur cambriolé (voir ce blog le 24 août 2020), ni encore l’intelligence déductive des Rouletabille.
Cependant, le Belphégor d’Arthur Bernède vaut le détour, pour son aspect distrayant et surtout quand il percute une actualité désolante relayée à foison par des médias survoltés (essentiellement les chaines d'info en continu).
Michel Sender.
[*] Belphégor (1927), « roman d’aventures modernes », d’Arthur Bernède, préface d’Annie Besnier, éditions Fayard/Mazarine, Paris, février 2001 ; 396 pages, 120 F.
/image%2F1341490%2F20251102%2Fob_365499_bernede-belphegor.jpg)
/image%2F1341490%2F20251102%2Fob_689d50_bernede-belphegor-tallandier-1927.jpg)