"Le Poète de Gaza" de Yishaï Sarid
« Je suis resté encore un instant dans la voiture. Non seulement pour bien m’imprégner de sa photo, mais aussi pour écouter jusqu’au bout Here Comes the Sun. George Harrison ne passe pas souvent à la radio et en plus on entend rarement d’aussi bonnes chansons le matin. Me familiariser avec le visage de la personne avant de la rencontrer pour la première fois m’a toujours semblé important. Ne pas être surpris. Elle était très belle sur ce vieux cliché : cheveux attachés, front intelligent, elle me souriait au milieu d’un groupe d’intellectuels dont la notoriété n’était plus à faire.
Une matinée de fin juillet. La rue baignait dans ce calme qui gagne les villes pendant les grandes vacances, les chats escaladaient les bennes à ordures pour en tirer leur pitance, deux jeunes garçons marchaient sur l’avenue bordée de tamaris en direction de la plage avec aux lèvres des rires légers et sous le bras des planches de surf. » [*]
De Yishaï Sarid, écrivain israélien né en 1965 à Tel-Aviv, je connaissais Le Monstre de la Mémoire [**], un livre très dur et troublant, et j’ai été content de trouver Le Poète de Gaza, Grand Prix de littérature policière, classé lui dans les romans « noirs » et tout aussi dérangeant.
Dès le commencement, Yishaï Sarid nous scotche par le ton ébouriffant de son narrateur, apparemment sûr de lui et conquérant, agent secret qui torture des prisonniers arabes sans aucune retenue mais qui, petit à petit, perd de sa hauteur, tellement sa vie personnelle est détruite et sa motivation finale chancelante.
En effet, sa femme le quitte, en partant avec leur fils pour Boston aux États-Unis, et sa hiérarchie le met sur la touche après une grosse bavure lors d’un interrogatoire musclé.
Cependant, son chef Haïm (une référence dans le milieu du renseignement) le maintient dans une mission particulière consistant à se faire passer pour un apprenti écrivain auprès d’une personnalité connue, Dafna, une très belle femme auteure de plusieurs livres mais rencontrant des difficultés financières.
Il faut dire que son principal souci consiste dans la situation de son fils, Yotam, drogué à mort et dont elle n’arrive plus à maîtriser la conduite ni à savoir ce qu’il fait.
D’abord venu chez elle soi-disant pour prendre des leçons d’écriture, notre agent spécial va passer un deal avec Dafna : lui accorder de faire venir de Gaza un de ses anciens amants, Hani, gravement malade, atteint d’un cancer en stade terminal (en prenant en charge ses soins à l’hôpital Ichilov) tandis que lui-même tâchera de s’occuper de son fils Yotam et de parvenir à le faire rentrer à la maison.
Nous suivons tant bien que mal les événements, découvrant effectivement en Hani un homme extrêmement cultivé et attachant, « le poète de Gaza », autorisé à revenir en Israël, mais en fin de vie et rongé par un tourment personnel dont nous allons comprendre qu’il s’agit de la raison pour laquelle les services israéliens ont monté toute l’opération.
Nous ignorions totalement le but réel de leur action quand, tout d’un coup, nous apprenons que Hani, en plus de sa maladie, souffre de l’absence de ses enfants et surtout de son fils, un terroriste palestinien longtemps prisonnier en Israël puis exilé à l’étranger.
C’est alors que notre espion, celui qui nous raconte l’histoire, va proposer à Dafna et Hani un week-end à Limassol, sur l’île de Chypre, l’occasion pour Hani de voir une dernière fois son fils : vous devinez à ce moment-là les motivations de la police et toutes les longues manœuvres d’approche au départ mystérieuses des barbouzes de l’État hébreu…
Avec Le Poète de Gaza, Yishaï Sarid réunit tous les ingrédients du roman noir classique (un enquêteur, une femme fatale, un ancien amant et une machination bien tordue), dans des descriptions magistrales des différents personnages et du contexte général, une magnifique réussite d’émotion et d’angoisse.
Michel Sender.
[*] Le Poète de Gaza (Limassol, 2009) de Yishaï Sarid, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz [Actes Sud, 2011], collection « Babel noir » [janvier 2013], éditions Actes Sud, Arles, mai 2014 ; 272 pages (en couverture, photographie de Lee Jeffries et pastille : « Offert pour l’achat de deux Babel »).
[**] Le Monstre de la Mémoire (Mifletset HaZikharon, 2017) de Yishaï Sarid, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, collection « Lettres hébraïques » (série dirigée par Rosie Pinhas-Delpuech), éditions Actes Sud, Arles, février 2020 ; 160 pages, 18,50 € (photographie de couverture : Allison Trentelman).
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