"Les Indes noires" de Jules Verne
« DEUX LETTRES CONTRADICTOIRES
“ Mr. J. R. Starr, ingénieur,
“ 30, Canongate.
“ Édimbourg.
“ Si monsieur James Starr veut se rendre demain aux houillères d’Aberfoyle, fosse Dochart, puits Yarrow, il lui sera fait une communication de nature à l’intéresser.
“ Monsieur James Starr sera attendu, toute la journée, à la gare de Callander, par Harry Ford, fils de l’ancien overman Simon Ford.
“ Il est prié de tenir cette invitation secrète.”
Telle fut la lettre que James Starr reçut par le premier courrier à la date du 3 décembre 18.., — lettre qui portait le timbre du bureau de poste d’Aberfoyle, comté de Stirling, Écosse.
La curiosité de l’ingénieur fut piquée au vif. Il ne lui vint même pas à la pensée que cette lettre pût renfermer une mystification. Il connaissait, de longue date, Simon Ford, l’un des anciens contremaîtres des mines d’Aberfoyle, dont lui, James Starr, avait été, pendant vingt ans, le directeur, — ce que, dans les houillères anglaises, on appelle le “ viewer ”. » [*]
Bien que possédant le tome XVII des Œuvres de Jules Verne chez Rencontre [**], j’ai cédé au plaisir de relire Les Indes noires dans la nouvelle présentation du Livre de Poche, remaquettée mais toujours très proche de l’ancienne, avec les dessins de Jules Férat tirés des éditions Hetzel illustrées.
Ce roman de Jules Verne, beaucoup moins connu bien sûr que les blockbusters Vingt Mille Lieues sous les mers (voire ce blog le 14 mars 2025) ou Le Tour du monde en quatre-vingts jours, m’a toujours intéressé comme un peu un autre Voyage au centre de la Terre (voir ce blog le 20 février 2025), en tout cas un nouveau voyage underground, par ailleurs mâtiné d’une excursion à l’air libre d’Écosse.
Prépublié, du 28 mars au 22 avril 1877, en feuilleton dans le quotidien Le Temps (ce qui prouve qu’à son époque aussi Jules Verne n’était pas considéré seulement comme un écrivain pour les enfants) puis en volume chez Hetzel la même année, Les Indes noires s’inscrit dans son projet de défense du progrès industriel et scientifique.
Aujourd’hui, la brièveté du roman le rend propice à l’inscription sur les programmes scolaires, tandis qu’il a bénéficié d’une remarquable adaptation télévisée, plusieurs fois rediffusée et heureusement disponible en dvd [***].
De plus, le titre Les Indes-Noires (« Black-Indies », conçu sur le modèle anglo-saxon des West-Indies) symbolise dans l’esprit de Jules Verne et de ses contemporains l’extraction de la houille comme un nouvel Eldorado :
« On sait que les Anglais ont donné à l’ensemble de leurs vastes houillères un nom très significatif. Ils les appellent très justement les “ Indes noires ”, et ces Indes ont peut-être plus contribué que les Indes orientales à accroître la surprenante richesse du Royaume-Uni. Là, en effet, tout un peuple de mineurs travaille, nuit et jour, à extraire du sous-sol britannique le charbon, ce précieux combustible, indispensable élément de la vie industrielle »,
écrit-il avec un réel enthousiasme.
D’autre part, même si un premier filon des mines d’Aberfoyle, que dirigeait l’ingénieur James Starr, s’était tari et avait été abandonné, le contremaître Simon Ford, avec son fils Harry, restait convaincu que l’emplacement ne pouvait pas être complètement épuisé, au point de demeurer installé avec sa famille dans un cottage creusé et construit en sous-sol.
D’où la lettre envoyée, sous le sceau du secret, à l’ancien directeur James Starr pour le faire revenir à la mine et constater avec eux l’existence d’un nouveau gisement exploitable…
Bien entendu, le déroulement de l’intrigue serait trop simple si ne s’y ajoutaient pas de mystérieuses interventions (on comprendra qu’il existait déjà des empêcheurs d’expansion) provoquant incompréhension et atmosphère étrange, jusqu’à la découverte d’une enfant sauvage n’ayant vécu que dans les profondeurs de la terre.
En outre, cette reprise d’activité génère la création d’une microsociété, la Coal-city (« c’est-à-dire la Cité du Charbon », précise l’auteur), un village quasiment saint-simonien mis en place à l’intérieur même de l’excavation, mais menacé (nonobstant l’existence d’un plan d’eau souterrain) par la présence d’un lac au-dessus d’elle…
C’est ainsi qu’avec sa « Nouvelle-Aberfoyle », encore une fois Jules Verne nous ravit !
Michel Sender.
[*] Les Indes noires (1877) de Jules Verne, illustrations de Jules Férat, Le Livre de Poche [1967], Librairie Générale Française, Paris, juillet 2010 ; 256 pages, 3,50 €.
[**] Le tome XVII des Œuvres de Jules Verne chez Rencontre (non daté mais mentionnant le copyright Hachette de 1967 et 1968 en facsimilé des éditions du Livre de Poche), regroupait Les Indes noires et Le Rayon-Vert, avec une préface générale de Charles-Noël Martin. [Le trait d’union du Rayon-Vert était maintenu mais plus celui des Indes-Noires initial.]
[***] Les Indes noires, adaptation et dialogues de Marcel Moussy, réalisation de Marcel Bluwal, fut diffusé à la Noël 1964 par l’ORTF, avec Alain Mottet (James Starr), Georges Poujouly (Harry Ford), André Valmy (Simon Ford), Jean-Pierre Moulin (Jack Ryan), Paloma Matta (Nell)… Figure dans le coffret 2 dvd « Les inédits fantastiques de Jules Verne » édité par l’INA en 2012.
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