"Marseille, essuie tes larmes" d'Amine Kessaci

Publié le par Michel Sender

"Marseille, essuie tes larmes" d'Amine Kessaci
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« Nos réalités dépassent vos fictions

 

Splendeur du trafiquant. On le filme dans la lumière dorée d’un coucher de soleil. Ses pas résonnent sur le marbre d’une hacienda immense. Des hommes armés l’entourent, qui se tiennent prêts à mourir pour lui. Son regard est grave, son front plissé sous le poids d’un empire. Il ne parle pas beaucoup, mais quand il parle, il impose. Vous l’écoutez. Vous frissonnez. Vous le craignez. Vous l’admirez.

Vous aimez les histoires de narcotrafic sur Netflix. Vous les regardez avec fascination, ces figures de l’ombre. Ces barons de la poudre et du sang, ces rois maudits de l’économie souterraine, ces héros tragiques d’un monde que vous croyez lointain. Vous les suivez d’épisode en épisode, happés par leurs destins sculptés dans la violence et l’ambition. Vous admirez leur ascension, tremblez pour leurs chutes. Vous parlez d’eux comme on parle de légendes : avec une fièvre admirative, un frisson complice. Pablo Escobar est mort il y a longtemps mais vous continuez de le ressusciter. » [*]

 

Jeudi matin, découvrant sur le site de Libération un entretien croisé entre Roberto Saviano (pour moi Gomorra est un chef-d’œuvre) et Amine Kessaci, dont tous les médias parlent de l’assassinat de son frère Medhi à Marseille, je recherchais le livre écrit par Amine Kessaci et paru le mois dernier.

Et, dans la matinée, en furetant dans une petite librairie [**] des Monts du Lyonnais, je suis tombé sur un exemplaire de Marseille, essuie tes larmes, aux éditions Le Bruit du Monde (diffusion-distribution Interforum).

Pour moi, lire des témoignages écrits (de préférence quand ce ne sont pas des livres dus à des prête-plume) reste important et fondamental, pour entendre une voix, un point de vue, un engagement.

Or, dans Marseille, essuie tes larmes, Amine Kessaci s’adresse à nous par des lettres (dans de courts chapitres) surtout adressées à son frère Brahim, mais aussi à sa ville, Marseille, à la suite du choc qu’il a ressenti, avec sa famille, après l’assassinat de Brahim, jeune homme de vingt-deux ans retrouvé brûlé dans une voiture le 29 décembre 2020.

Brahim était incontestablement lié au trafic de drogue, mais Amine Kessaci essaye de faire son portrait authentique et de comprendre pourquoi il a abandonné les études au collège pour rejoindre les dealers dans la rue.

Le narcotrafic devient alors le moyen de gagner de l’argent, mais c’est un engrenage : « Il fait miroiter à ceux qu’on a exclus la possibilité d’être enfin regardés. Puis il les broie, un à un. Leur résignation en fait les sujets dociles de maîtres invisibles. »

Mais Amine Kessaci ne veut pas en rester au simple constat, il veut agir, parler, intervenir, revendiquer. C’est ainsi qu’il va créer une association, « Conscience », qui porte bien son nom car, en outre de donner assistance aux familles victimes du narcotrafic, elle découle d’une indéniable prise de conscience de classe de l’auteur.

Il a compris les problèmes de la société, la ghettoïsation des personnes pauvres, l’échec scolaire, l’abandon des services publics (« Partout où l’État se retire, le marché de la drogue s’installe »), l’absence d’emplois, la violence, etc.

Amine Kessaci a fait de la politique, il s’est présenté aux Européennes sur la liste des Écologistes de Marie Toussaint, puis aux législatives : « Je n’ai pas gagné, reconnaît-il, mais j’ai ouvert une brèche. »

Aujourd’hui, à l’heure où nous lisons son livre, son plus jeune frère, Mehdi, vient à son tour d’être assassiné (abattu dans sa voiture par des tueurs à moto), un véritable contrat qui sans doute le visait lui, une douleur nouvelle terrible…

Amine Kessaci appelle à la mobilisation et à des marches blanches massives dans toute la France : souhaitons qu’il réussisse et soutenons son livre témoignage : Marseille, essuie tes larmes.

 

Michel Sender.

 

[*] Marseille, essuie tes larmes (Vivre et mourir en terre de narcotrafic) d’Amine Kessaci, éditions Le Bruit du Monde, Marseille, octobre 2025 ; 224 pages, 20 €. https://lebruitdumonde.com/

"Marseille, essuie tes larmes" d'Amine Kessaci

[**] Librairie « Mots et Merveilles », 194, Grande Rue, 69610 Sainte-Foy-l’Argentière.

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Le dernier livre de Robert Saviano est sur ma table de chevet. Voir ce blog le 19 août 2009 : « L’humanité de Roberto Saviano. »

Publié dans Littérature

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