"Sauf-Conduit" de Boris Pasternak
« À la mémoire de R. M. Rilke.
Par une chaude matinée de l’été 1900, un train de voyageurs s’apprête à quitter la gare Kourski. Quelques instants avant que le convoi se mette en branle, un inconnu affublé d’un manteau noir à la tyrolienne s’approche de la fenêtre de notre compartiment. Une femme de haute taille l’accompagne. Ce doit être sa mère ou sa sœur aînée. Tous deux commencent à parler avec mon père de choses qui semblent leur tenir à cœur. De temps en temps, la femme échange avec ma mère, en russe, quelques paroles entrecoupées. L’inconnu, lui, s’exprime en allemand. Je connais parfaitement cette langue, mais c’est bien la première fois que je l’entends parler ainsi. Et soudain, sur ce quai noir de monde, entre deux cloches, l’inconnu m’apparaît comme une ombre parmi des corps bien en chair, phantasme dans le champ du réel. » [*]
De Boris Pasternak, je suis sûr d’avoir eu dans ma bibliothèque Sauf-Conduit dans Le Livre de Poche et Essai d’autobiographie en « Idées-Gallimard » mais je ne les retrouve pas. (En revanche, j’ai toujours Récit, traduit par Benjamin Goriély et Michel Aucouturier dans deux numéros, en septembre et octobre 1957, de la revue Esprit.)
C’est pourquoi j’ai été content de tomber sur un exemplaire de l’édition Buchet-Chastel/Corrêa de Sauf-Conduit pour pouvoir le relire.
Dès le commencement, Sauf-Conduit fascine, par la dédicace et l’allusion à Rainer Maria Rilke croisé dans son enfance, puis par les souvenirs de Scriabine et la première audition du Poème de l’extase.
Car, fils du peintre Leonid Pasternak (ami et illustrateur de Tolstoï), Boris Pasternak, qui longtemps se consacre à la musique, côtoie toute une intelligentsia cosmopolite et ira faire des études de philosophie à Marbourg, en Allemagne, juste avant la Première Guerre mondiale.
C’est à Marbourg également que se concrétisera son idylle (inaboutie mais inspirante) avec Ida Vysotskaya : « L’histoire avec V. avait pénétré tout au fond de mon être », écrit-il.
Il renonce à ses études de philosophie brusquement (comme, auparavant, il avait abandonné la musique) et, avant de rentrer en Russie, part pour Venise. Un choc : « Tout l’espace se trouve rempli par la beauté. »
« Lorsque je sortis du bâtiment de la gare avec son auvent provincial d’un style douane-accise, quelque chose de gracieux glissa à mes pieds, quelque chose de sombrement malin, comme des eaux grasses, à peine effleuré de de deux ou trois paillettes d’étoiles. Cela s’abaissait et se gonflait presque imperceptiblement et ressemblait à une peinture noircie par le temps dans un cadre vacillant. Je ne compris pas tout de suite que cette image de Venise était bien Venise elle-même, que je m’y trouvais pour de bon, que ce n’était pas un rêve », s’exclame-t-il à son arrivée.
Après Venise, qui clôt la deuxième partie de Sauf-Conduit (« Le sommet d’une culture ne peut être atteint que par un homme qui porte en lui un Savonarole dompté. Un Savonarole indompté la détruit », estime-t-il), dans la troisième et dernière partie, Pasternak enchaîne sur les diverses écoles poétiques pré et post-révolutionnaires de Russie, et le bouleversement que représenta alors pour lui la découverte de Maïakovsky : « Je l’adorais comme un dieu. Il comblait mon horizon spirituel », reconnait-il.
Mais, quand Pasternak termine Sauf-Conduit, Maïakovsky, le 14 avril 1930, s’est suicidé : « Le début d’avril trouve Moscou figée dans la stupeur blanche de l’hiver revenu. Le 7, le dégel recommença et le 14, lorsque Maïakovsky se fit sauter la cervelle, on n’avait pas encore eu le temps de s’adapter à la condition printanière », nous dit-il. Entre-temps, les deux hommes s’étaient éloignés, mais cependant sans que Pasternak oublie l’amitié qui les avait liés…
Ainsi Sauf-Conduit, marqué par une prose poétique un peu hermétique dont ensuite Boris Pasternak se détacha, représente indéniablement une étape importante dans son œuvre et un commencement de libération intérieure.
Michel Sender.
[*] Sauf-Conduit (Охранная грамота, 1929-1931) de Boris Pasternak, traduit du russe par Nathalie Azova, éditions Buchet-Chastel/Corrêa, Paris, janvier 1959 ; 244 pages.
L’édition Buchet-Chastel/Corrêa de 1959 fait figurer un sous-titre russe, Опaльныe пoвecти (Opal’nye povesti : « Nouvelles en disgrâce », « Nouvelles interdites ») qui intrigue.
Sauf-Conduit avait été tout à fait édité en Union soviétique mais ensuite maintenu sous le boisseau. Ainsi, il semble que la première édition française de Sauf-Conduit fut traduite à partir d’une anthologie en russe d’Opal’nye povesti (réunissant des textes de « soviet “taboo” prose ») due à Vera Alexandrova et parue chez Chekhov Press, à New York, en 1955.
Je n’oublie pas la nouvelle traduction, due à Hélène Henry, du Docteur Jivago (collection « Du monde entier », éditions Gallimard, Paris, mai 2023 ; 704 pages, 26 €). Rééditée en « Folio » en avril 2025.
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