"Avril enchanté" d'Elizabeth von Arnim

Publié le par Michel Sender

"Avril enchanté" d'Elizabeth von Arnim
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« L’affaire commença à Londres dans un club de femmes par un après-midi de février — un club pas très confortable, et un après-midi pas très gai —, quand Mrs Wilkins, qui était descendue de Hampstead pour faire des achats et avait déjeuné là, prit le Times sur la table du fumoir et, parcourant de son œil morne le courrier des lecteurs, repéra l’annonce suivante :

À Ceux qui Apprécient la Glycine et le Soleil. Petit château médiéval sur les rives de la Méditerranée, à louer meublé pour le mois d’avril. Domestiques compris. Z, Boîte postale 1000, The Times.

Ainsi l’affaire fut-elle conçue ; or, comme il est fréquent en pareil cas, la responsable n’en eut pas conscience sur le moment.

Mrs Wilkins eut si peu conscience que son mois d’avril venait d’être organisé pour elle à cet instant-là qu’elle laissa tomber le journal d’un geste aussi agacé que résigné et gagna la fenêtre pour contempler d’un air maussade la rue noyée de pluie. » [*]

 

Cousine de Katherine Mansfield (Kathleen Beauchamp, née en Nouvelle-Zélande), Elizabeth von Arnim (née Mary Annette Beauchamp en Australie) publia anonymement son premier livre, Elizabeth and her German Garden, qui eut beaucoup de succès, en 1898, puis les suivants comme « L’auteure d’Elizabeth et son jardin allemand ».

Mariée une première fois avec un aristocrate allemand, Henning August von Arnim-Schlagenthin, puis, en secondes noces, avec Francis Russell, frère de Bertrand Russell (ses deux mariages furent des échecs), elle est aujourd’hui connue sous le patronyme simplifié d’Elizabeth von Arnim, symbole de son cosmopolitisme (elle vécut alternativement dans plusieurs pays européens et mourut aux États-Unis).

Sa littérature (que l’on pourrait situer entre E. M. Forster, qui fut un temps précepteur de ses enfants en Allemagne, et Virginia Woolf, pour la cérébralité) nous apparaît aujourd’hui plutôt compassée, plus britannique que les Britanniques, et très mondaine (ce qui la séparait profondément de Katherine Mansfield ou de D. H. Lawrence), avec cependant une ambiance vintage qui peut séduire.

Et, en effet, l’histoire de quatre femmes anglaises qui se regroupent pour louer ensemble un château (dans le livre le Château San Salvadore à Mezzago, dans la réalité le Castello Brown à Portofino) pour un mois d’avril en Italie, au soleil et au bord de la mer, fait rêver par son parfum de vacances et de farniente.

De plus, le portrait de ces femmes différentes (trois entre vingt et trente ans : Lotty Wilkins et Rose Arbuthnot, déçues de leur mariage ; Lady Caroline, solitaire et mélancolique ; et Mrs. Fisher, plus âgée et distante, toujours se référant au passé) nous touche et garde une vérité intemporelle, voire actuelle.

Car la grâce du dépaysement et le bénéfice du repos vont réunir les personnes, les ouvrir sur le monde et leur permettre, soit de se réconcilier avec leurs maris respectifs, soit de trouver l’amour ou une nouvelle sérénité…

L’intrigue de ces Desperate Housewives anglaises d’il y a un siècle demeure relativement classique et se termine par des fins heureuses avec quelques accents de comédie, voire de frivolité, mais persiste ensuite dans l’esprit du lecteur l’évidence d’un féminisme foncier, les hommes semblant plutôt ridicules et les femmes maîtrisant finalement leur destin avec force et volonté.

Ce qui fait d’Avril enchanté d’Elizabeth von Arnim, au départ plutôt une bluette banale, un roman délicat et subtil.

 

Michel Sender.

 

[*] Avril enchanté (The Enchanted April, 1922) d’Elizabeth von Arnim, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, éditions J’ai lu, Paris, septembre 2024 ; 352 pages, 7,90 €. (Une première traduction française, due à François Dupuigrenet Desroussiles chez Salvy en 1990, a été rééditée en « 10/18 ».)

Elizabeth von Arnim (1866-1941)

Elizabeth von Arnim (1866-1941)

J’ai consulté The Enchanted April en anglais dans l’édition Grosset & Dunlap (New York, 1923) disponible sur Internet Archive.

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"Avril enchanté" d'Elizabeth von Arnim

Ma documentation sur Katherine Mansfield (1888-1923) commence à dater, mais la découverte de ses nouvelles (Pension allemande, Félicité, La Garden-Party…), regroupées souvent comme son Œuvre romanesque, a été un grand choc littéraire pour moi. Importance également de sa vie (d’une incroyable intensité), de son Journal et de ses Lettres. Peut-être y reviendrai-je…

Publié dans Littérature

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