"Le Comte de Chanteleine" de Jules Verne
« I
DIX MOIS D’UNE GUERRE HÉROÏQUE
Le 24 février 1793, la Convention nationale décréta une levée supplémentaire de trois cent mille hommes pour résister à la coalition étrangère ; le 10 mars suivant, le tirage des conscrits devait avoir lieu à Saint-Florent, en Anjou, pour le contingent de cette commune.
Ni la proscription des nobles, ni la mort de Louis XVI n’avaient pu émouvoir les paysans de l’Ouest ; mais la dispersion de leurs prêtres, la violation de leurs églises, l’intronisation des curés assermentés dans les paroisses, et enfin cette dernière mesure de la conscription, les poussèrent à bout.
— Puisqu’il faut mourir, mourons chez nous ! s’écrièrent-ils.
Ils se jetèrent sur les commissaires de la Convention, et, armés de leurs bâtons, ils mirent en pleine déroute la milice rassemblée pour protéger le tirage.
Ce jour-là, la guerre de Vendée venait de commencer ; le noyau de l’armée catholique et royale se formait sous la direction du voiturier Cathelineau et du garde-chasse Stofflet. » [*]
Quand j’ai eu la chance de trouver un très bel exemplaire (très soigné et très agréable à lire) dû aux éditions Joca Seria du Comte de Chanteleine, un texte peu connu et inhabituel de Jules Verne, j’ai eu le sentiment de mettre la main sur une curiosité.
Le Comte de Chanteleine fait partie des nombreuses contributions que Jules Verne donna, même après avoir commencé à travailler avec l’éditeur Hetzel, au Musée des Familles — Lectures du Soir que dirigea longtemps son ami Pitre-Chevalier (1812-1863), compatriote breton (Jules Verne était né à Nantes en 1828).
On connaît par exemple Un hivernage dans les glaces (1855, voir ce blog le 19 avril 2024) ou Les Forceurs de blocus (1865, voir ce blog le 31 mai 2022), publiés par le Musée des Familles et qui furent ensuite repris en complément des Voyages extraordinaires.
Or, Le Comte de Chanteleine, un court roman qui évoque les chouans de Bretagne — un sujet qui aurait beaucoup plu à Pitre-Chevalier mais qui fut édité par son successeur — ne fut jamais intégré en appoint des Voyages extraordinaires.
À la demande de Jules Verne, il en fut question en 1879, mais Hetzel, républicain convaincu, s’y opposa et préféra Les Révoltés de la Bounty pour accompagner le volume des Cinq Cents Millions de la Bégum (il faut dire que Les Cinq Cents Millions venait d’une idée de Paschal Grousset et La Bounty de son collaborateur Gabriel Marcel).
Ainsi, Le Comte de Chanteleine, qui découlait des origines familiales de Jules Verne et qui abordait pour une fois le contexte historique de la Révolution française (son sous-titre demeure Épisode de la Révolution), paru en octobre, novembre et décembre 1864 dans le Musée des Familles (Cinq Semaines en ballon, premier livre accepté par Hetzel, datait de 1863), resta longtemps à part et inédit (son « histoire bibliographique » en est parfaitement retracée par Luce Courville et Claudine Sainlot).
Dans son enfance, Jules Verne séjourna pour les vacances (chez les Allotte de La Fuÿe, du côté de sa mère) à Brains, commune dont le maire avait été Lucas de La Championnière, ancien lieutenant de Charette pendant les guerres de Vendée, et dont les héritiers lui racontaient l’histoire.
Ainsi, dans Le Comte de Chanteleine, Jules Verne, respectueux des traditions catholiques et conservatrices de sa famille, raconte avec empathie et simplicité l’engagement d’un noble breton en 1793 dans l’Armée catholique et royale.
Or, après l’échec de la bataille de Savenay à la fin de l’année 1793, le comte Humbert de Chanteleine, rentré chez lui, découvre son château de Fouesnant détruit et apprend successivement la mort de sa femme et l’arrestation de sa fille Marie, emprisonnée à Quimper.
Secondé par un paysan breton rude et énergique, Kernan, « son frère de lait » qui appelle sa fille « ma nièce Marie », le comte de Chanteleine part sur les routes, pour Quimper puis Douarnenez et Brest, jusqu’aux grottes de Morgat, pour retrouver sa fille et aider la population…
Je ne veux pas vous divulguer plus d’éléments d’une intrigue aux rebondissements plutôt feuilletonesques, mais sachez qu’il s’agit d’une lecture passionnante, excellemment écrite, où Jules Verne développe son talent de conteur et ses idées de liberté avec brio.
Oui, Le Comte de Chanteleine (aujourd’hui réédité à plusieurs reprises) mérite le détour.
Michel Sender.
[*] Le Comte de Chanteleine — Épisode de la Révolution (1864) de Jules Verne, préface de Luce Courville, postface de Claudine Sainlot, éditions Joca Seria, Nantes, 3e trimestre 1994 ; 128 pages, 100 FF.
On peut s’intéresser aux guerres de Vendée sans être un fanatique devilliériste du Puy-du-Fou : sans oublier Balzac ou Victor Hugo, en témoigne par exemple Les Mouchoirs rouges de Cholet (Albin Michel, 1984), magnifique roman de Michel Ragon (voir ce blog le 25 février 2020 à propos de La Mémoire des vaincus et de Paroles libertaires).
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