"Le Maître du Haut Château" de Philip K. Dick
« M. R. Childan avait beau scruter son courrier avec anxiété depuis une semaine, le précieux colis en provenance des Rocheuses n’arrivait pas. Lorsqu’il ouvrit son magasin, le vendredi matin, seules quelques lettres l’attendaient à l’intérieur, devant la porte. Je connais un client qui ne va pas être content, se dit-il.
Il prit une tasse de thé instantané au distributeur mural à cinq cents, s’empara du balai et se mit au travail. Quelques minutes plus tard, la devanture d’American Artistic Handcrafts Inc. était prête : propre comme un sou neuf, la caisse enregistreuse pleine de monnaie, un vase de soucis frais sur le comptoir, une discrète musique de fond, diffusée par la radio. Sur le trottoir, des hommes d’affaires se hâtaient vers leurs bureaux de Montgomery Street. Plus loin, un tramway passait ; Childan s’interrompit le temps de le suivre des yeux avec plaisir. Des femmes en longues robes de soie colorées… il les suivit des yeux aussi. Ce fut alors que le téléphone sonna. Il pivota pour décrocher.
“ Oui ”, lança une voix familière en réponse à son salut. Son cœur se serra. “ Ici M. Tagomi. Mon affiche de recrutement de la guerre de Sécession est-elle enfin arrivée, monsieur ? Je vous prie de ne pas oublier que vous me l’aviez promise pour la semaine dernière. ”La brusquerie tatillonne, tout juste polie, tout juste dans les limites permises par le code. “ Je vous ai bien remis un acompte à cette condition, n’est-il pas vrai ? Il s’agit d’un cadeau, comprenez-vous. Je vous l’ai expliqué. Pour un client.
— M. Tagomi, l’enquête que j’ai menée à mes frais sur le paquet attendu — paquet qui, vous en êtes conscient, provient d’une région du monde extérieure et donc…
— Il n’est pas arrivé.
— Non, monsieur, en effet. ” » [*]
Je connais mal l’écrivain américain Philip K. Dick (1928-1982), même si (voir ce blog le 15 juillet 2009) j’avais flashé sur les nouvelles Rapport minoritaire (1956) et Souvenirs à vendre (1966) rééditées en « Folio bilingue ».
Pareillement, je lis très peu d’ouvrages de science-fiction (c’est un genre littéraire, je l’avoue, que j’ai pas mal délaissé), même si je garde de grands souvenirs de livres de Ray Bradbury ou de Theodore Sturgeon, ou encore du Vagabond de Fritz Leiber.
Pourtant, je ne renonce pas à en découvrir d’autres au gré des opportunités, ainsi du Maître du Haut Château de Philip K. Dick que j’ai décidé de lire après avoir découvert sur Netflix quelques épisodes (je n’ai pas dépassé la première saison) de la série télévisée produite il y a quelques années sur Amazon Prime.
D’ailleurs, pour entrer pleinement dans le roman de Philip K. Dick, il m’a fallu oublier totalement l’adaptation télévisée qui brode et surajoute des événements à l’infini sur la trame de départ : après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les Allemands et les Japonais qui ont gagné la guerre et colonisé l’Amérique.
En fait, dans le roman de Philip K. Dick, à la fois une uchronie et une dystopie, il n’est pas question de résistance ou de contestation ouverte : il s’agit d’un récit aux apparences totalement normales, d’un behaviourisme classique, sans référence directe à la science-fiction.
Il suffit de suivre le cours de l’intrigue, une intrigue qui à un moment se brise et change de cap : le moment où le livre dans le livre, Le Poids de la sauterelle (qui prétend que, en réalité, les Allemands et les Japonais ont été défaits) et la recherche de son auteur, Hawthorne Abendsen, par Juliana Frink, prennent le dessus.
Car, dans Le Maître du Haut Château (un homme qui ne vit pas du tout dans un château !), comme dans l’œuvre de Franz Kafka, il y a surtout la banalité du quotidien, transcendée par une quête mystique ou surnaturelle — en l’occurrence à travers le Yi King, livre des transformations et source d’inspiration majeure de Philip K. Dick.
Tout, dans Le Maître du Haut Château, fluctue, hésite entre le vrai et le faux, comme les objets artefacts que fabrique Frank Frink puis revendus par le marchand Robert Childan comme authentiques et qui n’a pas de scrupule à les écouler devant l’élitisme béat de ses clients, par exemple le couple Kasoura ou le ministre Tagomi.
De même, un soi-disant industriel suédois, M. Baynes, cache en fait un espion allemand, tandis que le routier italien Joe Cinnadela qui séduit Juliana Fink se révèle être un nazi en mission pour tuer Abendsen…
Philip K. Dick joue avec la fiction, dans un style bref et efficace de roman policier, intégrant (sous forme d’italiques) des monologues intérieurs envahissants et fascinants, donnant au roman son étrangeté et sa puissance narrative.
Michel Sender.
[*] Le Maître du Haut Château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michelle Charrier, postface de Laurent Queyssi [J’ai lu, 2012], éditions J’ai lu, Paris, mars 2020 ; 384 pages, 7,90 €.
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