"Les Maisons parachutées" de Didier Daeninckx
« Les épaves du Patriote
En ouverture de l’audience du mardi 8 juillet 1952 du tribunal correctionnel de Nevers, et en moins de vingt minutes, le président Lyonnet distribua d’une voix monocorde près de dix années de prison à la quinzaine de prévenus dont les affaires avaient été jugées quelques semaines auparavant. Six mois ferme pour abandon de famille, trois mois assortis du sursis pour outrage à agent de la force publique, huit mois pour vol par ruse, un an pour coups et blessures, le double pour une tentative de cambriolage à main armée, quinze jours envers une jeune nomade pour défaut de carnet anthropométrique… Il fit ensuite glisser vers lui le dossier Durand-Faujour qui justifiait la présence des journalistes du Berry républicain et du Patriote-Valmy assis derrière la rangée d’avocats et venus écouter les prononcés. D’un discret signe de la main, il salua maître Souvay, qui défendait l’accusée. » [*]
Dans Les Maisons parachutées, Didier Daeninckx renoue avec le roman policier d’enquête classique, mais, encore une fois, percuté par son style d’écriture particulier, composé d’une infinité de détails sociaux et historiques reliés à des exercices de mémoire.
Ici, son personnage principal, inspecteur de police, s’appelle Philippe Orbec. Il exerce désormais, en ce mois de juillet 1952, dans la ville de Nevers où son père était commissaire et a été exécuté en juin 1944, « le jour du débarquement de Normandie », dans le secteur des Essarts, près d’Imphy, dans la Nièvre.
En cette période estivale, l’activité (hors la participation aux festivités du 14-Juillet puis d’un passage d’une étape du Tour de France) semble plutôt calme, quand on lui signale, au lieu-dit des Essarts, qu’un engin de travaux vient de déterrer trois cadavres.
Son supérieur hiérarchique ayant pris ses vacances, l’inspecteur Orbec se retrouve chargé de l’affaire, dans un contexte géographique qui inévitablement lui rappelle la disparition de son père.
Car les trois personnes trouvées mortes aux Essarts (haut lieu d’un maquis de résistance nivernaise) ont toutes été tuées d’une balle au milieu du front et demeurent anonymes : l’enquête va donc consister à parvenir à identifier les trois victimes et à essayer de déterminer les circonstances du crime.
Or, un des trois cadavres avait au poignet un bracelet comprenant une petite plaque de fer avec une immatriculation gravée dessus, ce qui va permettre à Philippe Orbec, grâce à l’aide d’anciens déportés, d’avoir la confirmation de l’identité d’une première dépouille, celle d’un certain Marc Evremeur, ouvrier de l’usine d’Imphy déporté à Mauthausen et, après son retour, porté disparu en octobre 1947.
Cette découverte de départ, suivie de celle d’une motocyclette abandonnée dans une remise, va orienter les recherches de l’inspecteur Orbec, lui-même ancien membre d’un maquis de l’Yonne (département voisin de la Nièvre), vers des groupes de résistants déportés à Mauthausen, où plus précisément à Redl-Zipf, une annexe du camp chargée de la fabrication d’armement et même de faux billets.
La reconnaissance, grâce à sa moto, d’un certain Alexandre Chardac en Charente, lui aussi disparu, va laisser ensuite notre enquêteur remonter jusqu’à un Italien, ancien de la guerre d’Espagne, Ariano Polésine, « arrêté en mai 1947, à Aubervilliers, pour trafic de fausse monnaie ».
Les trois hommes avaient participé aux commandos de travail de Redl-Zipl installés dans les sous-sols d’une brasserie et, après la guerre, étaient restés en contact…
Je ne veux pas vous en raconter plus sur l’intrigue passionnante de ce nouveau roman ni sur les mystérieuses « maisons parachutées » du titre, mais sachez que Didier Daeninckx, toujours précis et méticuleux, nous entraîne également dans de multiples faits divers et histoires politiques des années 1950 (par exemple sur les remous internes du Parti communiste avec la mise à l’écart de Charles Tillon et André Marty) et parvient à nous garder en haleine jusqu’à la dernière ligne de son livre.
Chapeau, l’artiste !
Michel Sender.
[*] Les Maisons parachutées de Didier Daeninckx, éditions Gallimard, Paris, avril 2026 ; 240 pages, 20,50 €. [La quatrième de couverture et la bande qui entoure le livre comportent un logo CNL, avec la mention intérieure suivante : « L’auteur tient à remercier le Centre national du livre pour son soutien dans l’aventure au long cours qu’a représentée l’écriture de ce roman. »]
J’aime beaucoup, parmi bien d’autres, un petit livre de Didier Daeninckx, Caché dans la maison des fous, paru en avril 2015 chez Bruno Doucey et réédité en « Folio ».
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