"Paul et Virginie" de Bernardin de Saint-Pierre
« Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’Île de France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’île, et au bas de cette montagne la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l’église de ce nom, qui s’élève avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine ; et plus loin une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au-delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d’eau quelques îlots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots. » [*]
Ayant trouvé récemment un exemplaire de L’Arcadie et l’Amazone de Bernardin de Saint-Pierre présenté par Raymond Trousson (collection « Ressources », Slatkine Reprints, Genève, 1980), j’ai tiqué, dès les premières lignes de la préface, sur le rappel de la citation d’Albert Camus, traitant (dans L’Homme révolté) Paul et Virginie d’ « ouvrage proprement affligeant ».
Aussitôt, mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai replongé dans ma petite collection des écrits de Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), un écrivain dont je ne suis pas un fanatique mais qui mérite — lui que l’on n’appelle souvent que par l’un de ses prénoms, Bernardin — beaucoup pour sa défense de Jean-Jacques (voir ce blog le 20 août 2024 sur Les Rêveries du Promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau).
Curieusement, comme pour Manon Lescaut (un livre que je n’aime pas beaucoup non plus, voir ce blog le 14 décembre 2021), Paul et Virginie parut d’abord dans un des volumes d’un plus vaste ouvrage (en 1788 dans le tome IV des Études de la nature) avant d’être publié dans une édition à part (l’année suivante) et de devenir un immense succès (« le meilleur des romans roses », disait encore Albert Camus), une romance pleine de bondieuseries et de bons sentiments… du sirop, quoi !
C’est pourquoi, pour faire passer la pilule, j’ai choisi une édition scolaire de 1970, intégrale mais ayant découpé le texte — initialement sans aucune subdivision apparente — avec des intertitres permettant d’en faciliter la lecture.
Et alors, bien sûr, Paul et Virginie se révèle comme le roman symptomatique d’une époque, une histoire d’amour touchante et triste mais également très intéressante dans le contexte géographique et social du XVIIIe siècle juste avant la Révolution française.
En effet, au départ, Paul et Virginie, c’est la description enchantée de l’Isle de France (la future île Maurice), au sein de l’océan Indien, lieu paradisiaque mais occupé par les Français et employant de nombreux esclaves (d’où l’épisode de la « négresse marronne » et la grande importance du serviteur Domingue tout au long du récit).
Bernardin de Saint-Pierre y avait séjourné trois ans (de 1768 à 1770) et consacré une œuvre entière (Voyage à l’Isle de France, etc., 1773) où il écrivait dans sa préface : « Au reste, je croirai avoir été utile aux hommes, si le faible tableau du sort des malheureux noirs peut leur épargner un seul coup de fouet, et si les Européens, qui crient en Europe contre la tyrannie, et qui font de si beaux traités de morale, cessent d’être aux Indes des tyrans barbares. » [**]
Une réalité sociale dont Bernardin de Saint-Pierre n’ignorait rien mais dont il voulait magnifier la beauté exotique, la faune et la flore, en y insérant une histoire d’amour naturelle et hors du temps.
Car Paul et Virginie sont les enfants de deux mères seules (« monoparentales » dans le vocabulaire moderne) ; l’une, Madame de la Tour, veuve, mère de Virginie, et Marguerite, elle, mère célibataire abandonnée par un « gentilhomme » de France, mère de Paul ; tous deux ont été élevés ensemble et ont grandi en s’aimant naturellement, sans le savoir consciemment.
Mais ce sera la société (la famille de Madame de la Tour souhaitant que Virginie vienne en France) puis le sort, la fatalité, qui provoqueront leur séparation et la fin d’un amour pur et innocent…
Michel Sender.
[*] Paul et Virginie (1788) de Bernardin de Saint-Pierre, édition de Daniel Dubois, collection « Les Petits Classiques Bordas-Univers des Lettres », éditions Bordas, Paris, janvier 1970 ; 192 pages (volume format poche sous jaquette, illustration de couverture : « Le passage du torrent », dessin de Girodet). [Contient également La Chaumière indienne (1791).]
[**] Cité d’après une édition cartonnée (une curiosité !) de Paul et Virginie et La Chaumière indienne comportant des extraits de Voyage à l’île de France (Éditions d’Antan, 1983, imprimé en Pologne). [En fait le fac-similé de l’édition de J. Vermot, libraire-éditeur à Paris, en 1860, avec des illustrations d’Auguste Hadamard (disponible sur BnF Gallica).]
L’édition de Robert Mauzi (Garnier-Flammarion, 1966) semble toujours disponible, mise à jour par Benoît Montay. J’ai également consulté, entre autres, l’édition « historique » de Maurice Souriau aux Belles Lettres et celle de Jacques Van den Heuvel au Livre de Poche (1974). [Toutes reprennent l’édition Didot de 1806 comportant un long « Préambule ».] Je n’oublie pas, magnifique, l’édition Curmer de 1838 (disponible sur BnF Gallica) rééditée en fac-similé au Club des Libraires de France en 1962 (exemplaire relié cartonné).
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