"Un héros de notre temps" de Mikhaïl Lermontov
« BELLA
Je venais en poste de Tiflis. Tout le chargement de ma voiture consistait en une valise à moitié pleine de notes de voyage sur la Géorgie. Heureusement pour vous, la plus grande partie de ces manuscrits est perdue ; et, heureusement pour moi, j’ai conservé la valise avec les autres objets qu’elle contenait.
Le soleil disparaissait déjà derrière les cimes neigeuses, lorsque je pénétrai dans la vallée de Koïchaour. Mon cocher, un Ossète, tout en chantant à gorge déployée, ne cessait de presser ses chevaux afin d’atteindre avant la nuit la montagne de Koïchaour. Quelle est belle cette vallée ! Des cimes inaccessibles, des rocs rougeâtres recouverts de lierre d’un vert vif et couronnés de massifs d’érables ; des parois abruptes rongées par les eaux ; là-bas, en haut, très haut, des franges de neige dorée par le soleil, et tout au fond l’Aragva : recueillant dans son sein une autre petite rivière qui s’échappe bruyamment d’un défilé plein d’ombre, elle s’étend comme un ruban d’argent et scintille, telle [sic] un serpent aux écailles luisantes. » [*]
On connaît relativement peu en France Mikhaïl Lermontov (1814-1841).
On le rapproche souvent d’Alexandre Pouchkine (1799-1837) à cause de leur destin commun, tous deux tués bêtement en duel (Lermontov, lui, n’avait que vingt-six ans), tous deux des poètes talentueux promis au succès, tous deux contemporains de Gogol et protégés de Vassili Joukovski — dont Henri Troyat, dans Le Chant des insensés (voir ce blog le 27 septembre 2025), a raconté l’influence protectrice.
On connaît peu, à cause des problèmes de traduction (voir, sur ce blog, les 6 et 11 juin 2022, différentes versions du poème « La Voile »), la poésie de Lermontov, et surnage surtout son unique ouvrage en prose paru de son vivant, au titre ironique et curieux : Un héros de notre temps.
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un roman mais plutôt de cinq nouvelles (Bella, Maxime Maximovitch, Tamagne, La Princesse Mary et Le Fataliste), écrites à des périodes différentes et qui peuvent se lire séparément, regroupées dans Un héros de notre temps par la présence d’un personnage récurrent et énigmatique, Grigori Alexandrovitch Pétchorine (qui apparaissait également dans une nouvelle précédemment inachevée, La Princesse Ligovskoï).
Ce retour fréquent de Grigori Pétchorine (souvent assimilé à tort à Lermontov lui-même) atteste en tout cas d’une volonté romanesque de l’auteur, qui s’en sert de fil conducteur, tantôt par l’intermédiaire de narrateurs extérieurs (dans Bella et Maxime Maximovitch, avec des récits dans le récit chers au XIXe siècle) puis sous la forme de Mémoires (Tamagne, Le Fataliste) ou d’un journal de Pétchorine (La Princesse Mary).
L’autre fil conducteur des histoires du recueil tient bien évidemment dans leur situation géographique et sociale, celle de l’occupation par les Russes du Caucase et par la description poétique des paysages et des mœurs de cette région montagneuse. (Quelques années plus tard, dans Les Cosaques — voir ce blog le 22 juin 2022 —, Tolstoï pensera manifestement à Lermontov.)
Maxime Maximovitch, Tamagne et Le Fataliste me semblent (même si elles gardent chacune un intérêt propre) des nouvelles de transition ou de conclusion et les plus importantes, pour moi, demeurent Bella et La Princesse Mary.
Bella, c’est la sauvagerie des tribus caucasiennes et la cruauté de leurs échanges avec les troupes étrangères, l’irréflexion et l’inconstance de Pétchorine provoquant un drame.
La Princesse Mary, la plus longue et la plus développée, retient le lecteur par son apparence d’un journal et le frappe par ses incidences nombreuses. En effet, le caractère de Pétchorine, à la fois un homme sans morale et sans cesse agressif, prêt aux duels et à braver le danger, heurte l’attention : d’ailleurs, dans la nouvelle, les circonstances de la mort de Grouchnitzky ressemblent, comme une prémonition, à ce qui sera celle de Lermontov.
C’est alors que ressurgissent les interrogations sur la personnalité de Lermontov et les éventuels points communs avec ce Héros de notre temps, insensible et déroutant, multipliant les déclarations scandaleuses, le plus souvent en français dans le texte : « je hais les hommes pour ne pas les mépriser, car autrement la vie serait une farce trop dégoûtante », ou encore, « je méprise les femmes pour ne pas les aimer, car autrement la vie serait un mélodrame trop ridicule »…
Ainsi, Pétchorine (ou Lermontov), se comporte comme un dandy présomptueux, ne respectant rien ; un James Dean romantique de la fureur de vivre ; une éternelle tête brûlée suicidaire : « Je suis comme un matelot qui est né et a grandi sur un bâtiment de corsaire, déclare-t-il ; son âme s’est accoutumée aux combats et aux tempêtes, et, lorsqu’il se trouve à terre, il s’ennuie et languit, si tentante que soit la forêt ombreuse, si beau que soit le ciel serein. »
Michel Sender.
[*] Un héros de notre temps (Герой нашего времени, 1840) de Mikhaïl Lermontov, traduction de Boris de Schlœzer [Éditions de la Pléiade, Jacques Schiffrin, 1926], illustrations de Philippe Jullian, La Guilde du Livre, Lausanne, 1952 ; 208 pages (exemplaire relié cartonné toilé).
J’ai également consulté l’édition « Folio » de 1976, Un héros de notre temps, précédé de La Princesse Ligovskoï, préface de Dominique Fernandez, traductions de Gustave Aucouturier et Boris de Schlœzer, notice et notes de Gustave Aucouturier (320 pages ; illustration de Tibor Csernus en couverture). [Reprend le texte de « La Pléiade » Griboïèdov-Pouchkine-Lermontov de 1973 : nombreuses variantes orthographiques (en dehors de quelques révisions sur la traduction) sur les noms propres et les lieux géographiques par rapport à la version initiale de Boris de Schlœzer (1881-1969). Les dates du « Journal de Piétchorine », vers la fin, sont différentes.]
La traduction française de Un héros de notre temps par Pierre Josse, parue en 1946 aux éditions du Chêne, est disponible sur BnF Gallica. Le volume contient, en complément, une Nouvelle inachevée (1841), récit fantastique présenté sous les titres Louguine ou Chtoss chez d’autres éditeurs.
/image%2F1341490%2F20260412%2Fob_501bd2_lermontov-guilde-du-livre.jpg)
/image%2F1341490%2F20260412%2Fob_7e0a3d_lermontov-folio-1976.jpg)
/image%2F1341490%2F20260412%2Fob_a1b55f_lermontov-ed-du-chene.jpg)