"Des journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras

Publié le par Michel Sender

"Des journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras
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"Des journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras

« Il regardait ailleurs pour ne pas rencontrer son regard maigri, décoloré. Dès qu'elle était descendue de l'avion, à l'infinie prudence qu'elle avait mise à franchir la passerelle, il avait compris. Ça y était, c'en était fait vraiment : une vieille femme était assise à côté de lui. Et la mère le vit parce qu'il y avait des larmes dans les yeux de son fils. Alors elle lui prit la main.

— Ça m'est arrivé d'un seul coup, expliqua-t-elle doucement, dans l'hiver d'il y a deux ans. Un matin, je me suis regardée dans la glace et je ne me suis pas reconnue.

— Mais non.

— Si, si, je sais. C'est comme ça que ça arrive, d'un seul coup. J'aurais dû t'envoyer des photos, on n'y pense pas... Mais ce n'est pas la peine d'être triste. Je suis vieille mais c'est tout, je me porte très bien. » [*]

 

C’est d’avoir trouvé un coffret INA (Institut national de l'audiovisuel) contenant trois films (La Femme du Gange, Baxter, Vera Baxter et Des journées entières dans les arbres) de Marguerite Duras qui m’a incité, après visionnage du dvd [**], à lire la nouvelle d’origine, Des journées entières dans les arbres, qui ouvre le recueil du même nom, de 1954, comprenant en outre Le boa, Madame Dodin et Les chantiers.

La Femme du Gange, film expérimental produit en 1972 par le Service de la recherche de l’ORTF et diffusé en 1974, littérairement se rattache plutôt au Ravissement de Lol V. Stein (1964) et au Vice-Consul (1966).

Baxter, Vera Baxter (1976), qui reprend le thème de sa pièce Suzanna Andler, publiée en 1968, en remanie le texte théâtral et sera encore réécrit pour Vera Baxter ou Les Plages de l’Atlantique, en 1980.

Quant à Des journées entières dans les arbres (1977), même si je n’ai jamais lu l’adaptation théâtrale faite par Marguerite Duras elle-même en 1965 pour la compagnie Renaud-Barrault, cela me permet de me raccorder à une nouvelle écrite, dont le personnage principal, la mère, évoque des réminiscences du cycle Un barrage contre le Pacifique, L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord (voir ce blog en septembre et octobre 2023) encore présent dans ma mémoire.

D’ailleurs, le récit original Des journées entières dans les arbres est extrêmement dialogué, continuellement parsemé de tirets de dialogues, tellement qu’on s’y perd parfois, ne sachant plus qui parle, obligés de relire les lignes précédentes pour s’y retrouver.

Il n’est donc pas surprenant que Marguerite Duras l’ait ensuite adapté pour le théâtre, dont le film semble n’être qu’une version, réalisée pour Antenne 2, sachant que Marguerite Duras ne voulait absolument pas d’une captation filmée de la pièce et a tout repris de façon cinématographique, en imposant aux interprètes un jeu le moins théâtral possible.

Il y a également de subtiles variantes entre la nouvelle et le film (et sans doute la pièce), notamment à propos d’un second frère, le préféré, qui n’est absolument pas mentionné dans la nouvelle. Par ailleurs, la version filmée, trop précise dans ses détails (l’appartement ou la boîte de nuit hors du temps) a vieilli, tandis que l’histoire écrite reste simplement datée de son époque.

En effet, cette mère, qui revient d’une colonie pour séjourner chez son fils, nous apparaît désuète et ridicule avec sa richesse amassée grâce à ses quatre-vingts ouvriers et avec tous ses bijoux qu’elle porte sur elle !

Tout au long du récit, à la progression lente et à l’atmosphère très proche des nouvelles et des pièces d’Anton Tchekhov, on se demande quels liens véritables unissent cette mère à son fils, Jacques, ou de Jacques par rapport à Marcelle, cette fille simple, dont on croit qu’elle habite avec lui mais, en vérité, pas du tout.

En fait, Marcelle est entraîneuse dans la boîte de nuit où travaille Jacques, lui-même danseur mondain en smoking. Tous deux invitent la mère (« Mon Dieu qu’elle est vieille, la mère à Jacquot », pense le patron) sur leur lieu de travail et la font boire, avant que n’éclate la remarque maternelle concernant son fils : « — Des journées entières dans les arbres comme s’il n’y avait au monde que ça, que les oiseaux… »

Elle constate (une dernière fois ? car elle va repartir et a beaucoup vieilli) que décidément son fils reste un rêveur, incapable de gagner de l’argent (de plus, un joueur qui lui vole ses bijoux), un asocial, un éternel enfant…

Les vérités de Marguerite Duras, toujours, se veulent cruelles, dérangeantes, iconoclastes, voire scandaleuses : d’où le malaise que suscite parfois son œuvre, mais qui, irrémédiablement, nous séduit.

 

Michel Sender.

 

[*] Des journées entières dans les arbres [éditions Gallimard, 1954 ; renouvelé en 1982], nouvelle de Marguerite Duras (pages 929 à 989) dans le recueil du même nom, dans : Marguerite Duras, La Vie tranquille – Un barrage contre le Pacifique – Le Marin de Gibraltar – Les Petits Chevaux de Tarquinia - Des journées entières dans les arbres, collection « Biblos », éditions Gallimard, Paris, avril 1990 ; 1088 pages, 165 F (volume relié cartonné souple).

"Des journées entières dans les arbres" de Marguerite Duras
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[**] Des journées entières dans les arbres, scénario et réalisation de Marguerite Duras, avec Madeleine Renaud (la mère), Bulle Ogier (Marcelle), Jean-Pierre Aumont (Jacques), Yves Gasc (le patron) ; 1 h 37 (© Ina 1977). Dvd Ina éditions, 2014.

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