"Frankenstein" de Mary Shelley

Publié le par Michel Sender

"Frankenstein" de Mary Shelley
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« LETTRE I

À MRS. SAVILLE, ANGLETERRE

 

Saint-Pétersbourg, 11 décembre 17..

 

Vous serez heureuse d’apprendre que le commencement d’une aventure que vous regardiez avec tant de fâcheux pressentiments s’est déroulé sans aucun désastre. Je suis arrivé ici hier ; et j’ai pour première tâche d’assurer ma chère sœur que je me porte bien et que j’ai de plus en plus confiance dans le succès de mon entreprise.

Je suis déjà bien au nord de Londres et, marchant dans les rues de Pétersbourg, je sens qu’une froide brise septentrionale pique mes joues ; elle me fortifie les nerfs et m’emplit de plaisir. Comprenez-vous ce sentiment ? Cette brise, qui provient des régions vers lesquelles je fais route, me donne un avant-goût de ces climats glacés. Encouragées par ce vent prometteur, mes rêveries gagnent en ferveur et en vivacité. En vain essayé-je de me persuader que le pôle est le domaine du gel et de la désolation : il se présente sans relâche à mon imagination comme la région de la beauté et du plaisir. Là-bas, Margaret, on voit le soleil en permanence ; son large disque ne fait qu’effleurer l’horizon et diffuse une perpétuelle splendeur. Là-bas — car, si vous me le permettez, ma sœur, j’ai bien l’intention d’accorder quelque foi aux précédents navigateurs — là-bas, neige et gel sont bannis et, parcourant une mer calme, peut-être serons-nous délicatement poussés vers une contrée surpassant en merveilles et en beauté tous les pays découverts à ce jour sur les parties du globe habitées par l’homme. » [*]

 

Au bout de maintes recherches et de lectures inabouties, j’ai décidé de fixer mon attention sur le Frankenstein de Mary Shelley (1797-1851).

J’ai d’abord trouvé l’édition Rencontre de 1963 préfacée par Michel Boujut (traduction d’Hannah Betjeman, éditions du Rocher, Monaco, 1947), avant, de fil en aiguille, de choisir la traduction d’Alain Morvan (issue d’un volume de « La Pléiade »), sans notes ni commentaires mais donnant intégralement la préface de 1831, souvent citée mais rarement reproduite [**].

Frankenstein, un roman écrit par une jeune femme (Mary Shelley avait tout juste dix-neuf ans quand elle commença à l’imaginer) très douée et qui fréquentait de grands poètes romantiques de son époque, notamment Byron et Shelley, qu’elle épousa, mais dont l’existence fut marquée par de nombreux deuils (de ses enfants, de ses amis et de son mari).

Mais, en 1816, au bord du lac Léman où tout débuta par un jeu, puis en 1818, quand le livre fut publié anonymement, Byron et Shelley étaient encore vivants (toute une génération dont les principaux représentants moururent très jeunes en quelques années) et Mary (fille du philosophe William Godwin — à qui Frankenstein était dédié — et de Mary Wollstonecraft, écrivaine féministe) avait toute la vie devant elle.

Pourtant, inspirée par des histoires de fantômes d’auteurs allemands, Mary Shelley oriente son intrigue vers des réflexions métaphysiques, en s’appuyant sur l’humain et sur l’invention folle d’un scientifique : la création, à partir de chairs mortes (« je trifouillais l’humidité imbénie de la tombe ») d’une chose finalement animée (« faire renaître la vie là où la mort avait voué le corps à la corruption »), mais repoussante et horrifique (« ce cadavre démoniaque auquel j’avais si malheureusement donné la vie »).

C’est alors que notre inventeur dérangé, Victor Frankenstein, comprend que sa « créature » (« cet être vil — le misérable monstre que j’avais créé », reconnaît-il), qui n’a pas de nom et qui, très vite, sera confondue avec son « géniteur », va lui échapper, et ensuite multiplier les crimes, avant de le faire chanter et de le menacer, lui et son entourage…

Mary Shelley a bien sûr pensé à la création du monde, à Adam et Ève et au Paradis perdu [***], cependant, pour son roman profane, elle utilise les procédés littéraires du dix-huitième siècle : au commencement, introduction d’une relation par lettres d’un navigateur anglais (Robert Walton), puis témoignage direct de Victor Frankenstein qui s’instaure narrateur de fait, avec l’insertion (à l’intérieur de la première narration), des chapitres XI à XVI, de la confession elle-même de la créature, avant de terminer, après la reprise et la fin du récit de Frankenstein, par la suite des lettres de Walton pour clore l’histoire.

Elle a en outre placé cette aventure fictionnelle dans des lieux qu’elle connaissait (la Suisse et l’Allemagne, Chamonix et Londres, l’Écosse), au service d’un roman d’initiation devenant fantastique puis carrément terrifiant, comme un rêve transformé en cauchemar.

Pourtant, en 1831 (pour la dernière édition revue et préfacée par elle : la préface de 1818 était « entièrement de [la] main » de Shelley), Mary Shelley continuait à inviter son « hideuse progéniture à aller et à prospérer » — ce qu’elle n’a pas manqué de faire, au-delà des prévisions de son auteure.

 

Michel Sender.

 

[*] Frankenstein ou Le Prométhée moderne (Frankenstein, or The Modern Prometheus, 1818) de Mary Shelley, traduit de l’anglais par Alain Morvan [Gallimard, 2014], collection « Folio SF », éditions Gallimard, Paris, août 2016 ; 336 pages (illustration de couverture d’Aurélien Police).

"Frankenstein" de Mary Shelley

[**] C’est le cas de l’édition Pocket (1994, impression de janvier 1995) où Claude Aziza, dans un ensemble par ailleurs remarquable, n’en donne qu’un extrait : Frankenstein ou Le Moderne Prométhée, dans la traduction de Georges Cuvelier et Eugène Rocart [La Boëtie, Bruxelles, 1945].

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"Frankenstein" de Mary Shelley

[***] La première édition anglaise de Frankenstein était placée sous l’égide du Paradis perdu de John Milton, avec cette citation du Livre X :

« Did I request thee, Maker, from my clay

To mould me man? Did I solicit thee

From darkness to promote me? »

Paradise Lost.

« Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de

l'argile pour me faire homme ? T'ai-je

sollicité de m'arracher du néant ? »

MILTON, Paradis perdu.

(Première traduction française de Frankenstein, ou le Prométhée moderne par Jules Saladin, chez Corréard, Paris, 1821 ; disponible sur BnF Gallica.)

Publié dans Littérature

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