"Je te laisse dormir" d'Edith Bruck
« Je suis heureuse de chaque ligne-oxygène-liberté que je trace sur la page, en cachette, en volant un rien de temps à mon mari Nelo, qui, comme assommé par ses quatre-vingt-quatorze ans, me dévore entièrement, à l’intérieur et à l’extérieur.
J’arrache morceau par morceau quelque chose de moi, de nous, de ma mémoire, pourtant partagée avec lui, qui n’en a plus, alors que je la sens en moi toute fraîche, jeune, qui m’a servi de guide dans mon long cheminement et qui n’a été qu’une fois frappée par un court-circuit, quand pour la première fois je me suis entendue moi-même dire “Qui es-tu ?” tandis que ma main gisait et gît toujours, s’endort, vieillit dans la sienne, décharnée, délicate, agitée et à présent soignée par la récente présence d’Olga, ma précieuse aide à domicile, constamment angoissée, elle pour son Ukraine natale et moi pour le monde, pour Israël et pour la Palestine qui n’existe pas encore. Je suis impatiente et je crains la contagieuse confusion mentale de mon mari, que je ne peux me permettre ni pour lui ni pour moi, car mon expérience vécue ne m’appartient pas à moi seule. Et tant qu’il en est encore temps et que je me souviens, je ne fais que me demander comment et quand a commencé mon travail d’accouchement d’un vieil enfant dont je suis devenue la mère, la femme, la sœur, l’infirmière, le médecin, la prisonnière, la mémoire, avec la patience de Job et la tâche de Sisyphe.
Parfois, je ne sais plus qui je suis, ni ce que je ressens pour un homme beaucoup, trop aimé, depuis plus d’un demi-siècle, et je me demande si ce n’est que lui que je maintiens en vie ou si ce sont aussi mes morts bien-aimés, anéantis dans le pays de Goethe quand ils avaient moins de la moitié de son âge. » [*]
Edith Bruck, née Edith Steinschreiber en 1931 en Hongrie, déportée avec sa famille à Auschwitz en 1944, a survécu aux camps de la mort et, après divers essais d’installation à la libération (notamment en Israël), s’est fixée en Italie depuis plus de soixante-dix ans.
Dès un premier témoignage en 1959 (Qui t’aime ainsi, disponible aujourd’hui en « Points »), qui lui a valu de correspondre avec Primo Levi, elle a choisi d’écrire en italien et est devenue une personnalité morale importante dans le pays.
Son œuvre (récits autobiographiques, fictions, poésie) a commencé à être traduite en français depuis une dizaine d’années mais, personnellement, je viens de la découvrir à l’occasion d’un volume particulier.
En effet, en France, Je te laisse dormir, sous le titre du second, regroupe deux récits d’Edith Bruck consacrés à son mari Nelo Risi, frère du réalisateur Dino Risi et lui-même cinéaste, scénariste et poète, disparu en 2015.
Dans L’Hirondelle sur le radiateur, un livre poignant sur les atteintes terribles de la maladie d’Alzheimer, Edith Bruck raconte les derniers mois de la vie de Nelo Risi, compagnon intellectuel et partenaire amoureux qu’elle voit cruellement diminuer sous ses yeux.
Puis, dans Je te laisse dormir, elle revient sur la personnalité de son mari et sur l’influence de ses films et de ses poèmes, en évoquant aussi leur collaboration artistique (adaptations ou scénarios originaux, traduction en commun de poètes hongrois) et en citant des correspondances et des souvenirs…
Et c’est donc cet ensemble très intime qui m’a permis (grâce également au remarquable travail de médiation, avec ses annotations précises, de René de Ceccaty) de commencer à comprendre et à apprécier Edith Bruck qui, par petites touches, outre une cérémonie des adieux, trace ici tout un panorama d’une intelligentsia italienne extrêmement brillante et attachante.
Ce qui donne envie de mieux la connaître et de lire ses autres ouvrages.
Michel Sender.
[*] Début de L’Hirondelle sur le radiateur (La rondine sul tersifone, 2017), dans : Edith Bruck, Je te laisse dormir (Ti lascio dormire, 2019), précédé de L’Hirondelle sur le radiateur, récits, traduit de l’italien par René de Ceccaty, éditions du Sous-Sol, Paris, octobre 2023 ; 320 pages, 22,50 €. (Réédité en « Points ».)
En français, d’abord publiés aux éditions Kimé, les livres d’Edith Bruck paraissent aujourd’hui chez Rivages, aux éditions du Sous-Sol et en « Points »/Le Seuil (les parutions de la « marque » des éditions du Sous-Sol sont sous copyright Le Seuil).
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