"La Dame aux camélias" d'Alexandre Dumas fils

Publié le par Michel Sender

"La Dame aux camélias" d'Alexandre Dumas fils
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« Mon avis est qu’on ne peut créer des personnages que lorsque l’on a beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu’à la condition de l’avoir sérieusement apprise.

N’ayant pas encore l’âge où l’on invente, je me contente de raconter.

J’engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette histoire dont tous les personnages, à l’exception de l’héroïne, vivent encore.

D’ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les écrire, car seul j’ai été le confident des derniers détails sans lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance. — Le 12 du mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. Cette vente avait lieu après décès. L’affiche ne nommait pas la personne morte, mais la vente devait se faire rue d’Antin, n° 9, le 16, de midi à cinq heures.

L’affiche portait en outre que l’on pourrait, le 13 et le 14, visiter l’appartement et les meubles.

J’ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer cette occasion, sinon d’en acheter, du moins d’en voir.

Le lendemain, je me rendis rue d’Antin, n° 9. » [*]

 

La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils (1824-1895), une des premières œuvres en prose du fils naturel d’Alexandre Dumas (l’auteur des Trois Mousquetaires), pour nous, semble se rattacher aux mœurs du Second Empire, grande époque d’une bourgeoisie montante férue de lorettes, de lionnes, de prostituées installées comme des reines — dont une des grandes évocations demeure la Nana d’Émile Zola en 1880 (voir ce blog le 30 mai 2022).

Contemporain des Scènes de la vie de bohème d’Henry Murger, le roman La Dame aux camélias (paru en 1848) n’obtint son plein succès qu’avec l’adaptation théâtrale écrite par Alexandre Dumas fils lui-même qui fit un tabac : elle avait été longtemps retenue par la censure et c’est l’installation d’un nouveau gouvernement par Louis-Napoléon Bonaparte (la pièce fut d’ailleurs dédiée en remerciement au duc de Morny) qui en permit la représentation, à partir du 2 février 1852, au Vaudeville (Eugénie Doche interprétant le personnage principal).

La pièce de théâtre (elle-même adaptée très vite à l’opéra : ce fut La Traviata de Giuseppe Verdi en 1853) relança bien sûr les éditions du roman, réédité depuis à foison et à la notoriété décuplée par les multiples reprises des diverses versions jusqu’à nos jours.

Or, bien sûr, comme souvent, inspiré au départ par une histoire vraie (la destinée tragique d’Alphonsine Plessis, dite Marie Duplessis, courtisane célèbre — que l’auteur fréquenta quelques mois — morte prématurément de phtisie), le roman puis la pièce de théâtre développèrent un mythe larmoyant et funèbre (sans parler de la prédilection, inventée de toutes pièces, de Marguerite Gautier pour les camélias) assez éloigné de la réalité.

Pour en revenir au roman initial, il reste composé d’une façon absolument classique au XIXe siècle : le narrateur, un dilettante inconnu, intrigué par une grande vente publique où sont dispersés tous les biens d’une courtisane, Marguerite Gautier, disparue récemment, fait bientôt la connaissance d’un homme, Armand Duval, qui l’a bien connue et qui lui raconte petit à petit leur relation.

Il s’agit d’une histoire d’amour relativement banale : au théâtre, le jeune homme a été ébloui par la beauté d’une jeune femme qui lui a été ensuite présentée. Un coup de foudre, assez vite partagé, sauf que cette jeune femme se révèle être une personne entretenue, « protégée par un vieux duc très jaloux », également la maîtresse d’un comte, « qui lui fait une dizaine de mille francs par an au moins ».

Placée sous le signe de Manon Lescaut (un livre qu’Armand a offert à Marguerite), la liaison entre les deux tourtereaux devient compliquée, surtout qu’Armand espère sortir Marguerite de sa condition (du moins en apparence, puisqu’il devient celui qui l’entretient), ce que les nécessités matérielles (pour Marguerite) et les pressions familiales (pour Armand) ne permettront pas.

Et puis, pour la conduite de son roman, Alexandre Dumas fils insiste grandement sur la maladie de Marguerite (une tuberculose tenace qui la tue à petit feu), qui les a rapprochés (du fait de la sollicitude extrême d’Armand) mais qui va ensuite irrémédiablement les séparer…

On retrouve bien là tous les ingrédients d’une Love Story impeccable avec, pour épicer la sauce, quelques ajouts de trahison suivis d’une réconciliation posthume bienvenue et consolatrice.

Oui, La Dame aux camélias a tout pour faire pleurer dans les chaumières et pour s’inscrire dans la liste infinie des histoires d’amour malheureuses.

 

Michel Sender.

 

[*] La Dame aux camélias (1848) d’Alexandre Dumas fils [précédé de « Mademoiselle Marie Duplessis » par Jules Janin], « Collection Pourpre », éditions Calmann-Lévy, Paris, janvier 1949 ; 256 pages (volume relié-cartonné sous jaquette avec un portrait de Greta Garbo dans le film Le Roman de Marguerite Gautier). [La Dame aux camélias parut chez Alexandre Cadot une première fois en 1848, puis en 1851 avec la préface de Jules Janin, avant une troisième édition révisée en 1852 (celle que nous lisons aujourd’hui) chez Michel Lévy.]

"La Dame aux camélias" d'Alexandre Dumas fils

J’ai longtemps eu dans ma bibliothèque La Dame aux camélias dans une édition du Livre de Poche avec le portrait de Marie Duplessis par Édouard Viénot en couverture.

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Illustration de Jordic

Illustration de Jordic

Sur BnF Gallica, j’aime beaucoup les illustrations de Jordic pour la « Nouvelle collection illustrée » chez Calmann-Lévy en 1908. D’ailleurs, cette édition ne comporte pas le texte de Jules Janin — et on s’en passe très bien !

Publié dans Littérature

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