"La Misère et la gloire" d'Archibald Joseph Cronin

Publié le par Michel Sender

"La Misère et la gloire" d'Archibald Joseph Cronin
Publicité

« La lettre exprès arriva à la fin de l’après-midi.

Je me trouvais un peu plus tôt en compagnie de l’infirmière-chef Müller sur la terrasse de la clinique où, d’excellente humeur, je simulais comme d’habitude un intérêt bienveillant au spectacle des enfants qui s’entassaient dans le grand car ; après avoir franchi les montagnes par le col d’Echberg, ils prendraient à Bâle un avion de nuit spécialement affrété pour Leeds. Comme il n’avait pas beaucoup plu pendant leurs six semaines en Suisse, ils nous quittaient avec bonne mine et belle humeur ; par les vitres baissées, ils nous lançaient de sonores auf Wiedersehen et quelques expressions alémaniques qu’ils avaient glanées au cours de leur séjour. Ils agitaient des petits drapeaux suisses en papier que Mlle Müller distribuait toujours en même temps que de patriotiques tablettes de chocolat au lait. Lorsque le car s’ébranla pour descendre l’allée, ils entonnèrent Lily Marlene ; ils l’avaient appris par cœur à force de faire tourner le vieux disque rayé dans la salle de jeux. » [*]

 

Après Le Signe du caducée d’A. J. Cronin (voir ce blog le 2 septembre 2026), j’ai souhaité lire La Misère et la gloire dont la dernière page précise : « A. J. Cronin dans Le Signe du Caducée a raconté l’enfance de Laurence Carroll en Écosse ».

En effet, nous retrouvons Laurence Carroll, devenu médecin depuis quelques années et ayant répondu favorablement à une annonce recherchant un directeur médical pour une clinique et un foyer de vacances d’enfants, Maybelle, installé en Suisse alémanique, à Schlewald, près de Zurich.

Sauf Zurich ou les grandes villes, les lieux sont inventés mais nous voilà transportés dans une ambiance genre La Clinique de la Forêt-Noire, si vous voyez ce que je veux dire. Il y a également des allusions à Davos et aux sanatoriums des Alpes suisses — tout en demeurant bien loin de La Montagne magique de Thomas Mann.

Car Laurence Carroll, à la fin d’une colonie de vacances, la clinique pratiquement vide, est sollicité pour accueillir un jeune garçon, Daniel Davigan, soupçonné d’être atteint de tuberculose, et accompagné de sa mère, Cathy Considine, une femme dont Laurence a été amoureux dans sa jeunesse mais qui a finalement épousé une autre de leurs connaissances, Daniel Davigan (ils ont donné le même prénom à leur enfant), un fils de famille devenu promoteur, disparu récemment, la rumeur publique disant qu’il avait fait de mauvaises affaires.

Laurence Carroll nous apparaît partagé, car il a gardé une certaine rancune envers Cathy qui a préféré se marier à Davigan, un gars qu’il n’appréciait pas du tout ; d’autre part, il est logique qu’il essaie de soigner leur fils Daniel, même si, au bout de quelque temps, il s’aperçoit que ce dernier ne souffre pas du tout de tuberculose, mais d’une « leucémie myéloïde maligne », qui devrait mieux être traitée en Grande-Bretagne.

À ce faux roman médical, A. J. Cronin ajoute — sans parler de l’attention amoureuse de l’infirmière-chef envers Laurence — la reprise d’une romance entre Cathy et Laurence, des allusions à une éventuelle paternité de Laurence envers Daniel et une énigme presque policière sur les circonstances de la mort de Mr Davigan (un assassinat ou un suicide ?) qui nous éloignent beaucoup d’un bildungsroman et de Charles Dickens…

Plus gênant encore, le ton du premier roman et le caractère de son personnage principal, Laurence Carroll, ont beaucoup changé entre Le Signe du caducée et La Misère et la gloire.

Curieusement, la part d’authenticité du premier volet de l’histoire de Laurence Carroll a complètement disparu du second.

 

Michel Sender.

 

[*] La Misère et la gloire (A Pocketful of Rye, 1969) d’Archibald Joseph Cronin, traduit de l’anglais par Robert Latour [Albin Michel, 1970], éditions France Loisirs, Paris, janvier 1975 ; 304 pages, édition cartonnée (mon exemplaire n’a pas de jaquette de couverture).

"La Misère et la gloire" d'Archibald Joseph Cronin

Le Signe du caducée fut réédité au Livre de poche en 1977 mais, semble-t-il, La Misère et la gloire ne fut pas repris au Livre de Poche.

Publicité

Publié dans Littérature

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article