"L'inquiétante étrangeté (Das Unheimliche)" de Sigmund Freud

Publié le par Michel Sender

Etrangeté (L'Inquiétante) Freud

« Le psychanalyste ne se sent que rarement appelé à faire des recherches d’esthétique, même lorsque, sans vouloir borner l’esthétique à la doctrine du beau, on la considère comme étant la science des qualités de notre sensibilité. Il étudie d’autres couches de la vie psychique et s’intéresse peu à ces mouvements émotifs qui, inhibés quant au but, assourdis, affaiblis, dépendant de la constellation des faits qui les accompagnent, forment pour la plupart la trame de l’esthétique. Il est pourtant parfois amené à s’intéresser à un domaine particulier de l’esthétique et, généralement, c’en est alors un qui se trouve “à côté” et négligé par la littérature esthétique proprement dite. »

À côté de ses grands traités sur la psychanalyse, il se trouve (un peu à l’instar de L’Avenir d’une illusion ou de Malaise dans la civilisation) des textes plus courts de Sigmund Freud (par exemple Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Le Moïse de Michel-Ange ou Les délires et les rêves dans la Gradiva de Jensen) qui abordent la littérature et l’esthétique et nous plongent également dans des réflexions infinies.

L’un des plus emblématiques reste sans doute L’Inquiétante Étrangeté (Das Unheimliche), article de 1919 repris en France dans les Essais de psychanalyse appliquée traduits par Marie Bonaparte et Mme Édouard Marty chez Gallimard en 1933.

Das Unheimliche, l’inquiétante étrangeté, terme très difficilement traduisible en français et aussi complexe en allemand (Freud en reprend plusieurs pages de définition), recoupe une sensation à la fois d’angoisse et de familiarité, surtout, quand, soudainement, le rappel décalé, inhabituel (souvent par le biais de la fiction) d’éléments familiers provoquent un sentiment d’inquiétude, voire d’effroi.

Sigmund Freud s’appuie longuement sur L’Homme au sable (Der Sandmann, 1816-1817), un des Contes nocturnes d’E. T. A. Hoffmann, « le maître inégalé de l’Unheimliche ou inquiétante étrangeté en littérature », mais aussi d’autres récits fantastiques dont la peur vient d’un dérapage troublant dans un quotidien en apparence calme et serein.

Il bifurque ensuite sur les thèmes du double ou des revenants, pouvant bien sûr cacher ou révéler de graves névroses mais aussi profondément attachés à notre inconscient : « De la solitude, du silence, de l’obscurité, nous ne pouvons rien dire, si ce n’est que ce sont là vraiment les éléments auxquels se rattache l’angoisse infantile qui jamais ne disparaît tout entière chez la plupart des hommes », conclut-il.

De ce texte fascinant, les éditions Interférences (auxquelles on doit des traductions nouvelles, entre autres, du Conte de la lune non éteinte de Boris Pilniak ou de L’Homme hanté de Charles Dickens) ont fait un album grand format illustré de collages et de photomontages de Paula Jiménez, artiste d’origine chilienne qui vit en France.

Et le moins qu’on peut dire est que le travail de Paula Jiménez (on pense à Max Ernst et à de nombreux artistes surréalistes) colle parfaitement (images de gravures mélangées à des photographies sépia ou en couleurs, événements bibliques ou d’époque mêlés à des truismes incongrus, scènes d’orgies ou de malades, femmes nues ou statues, allégories diverses…) à l’inquiétante étrangeté décrite et analysée par Freud.

Une idée de cadeau subtil – onirique !

Michel Sender.

L’Inquiétante Étrangeté (Das Unheimliche) de Sigmund Freud, traduit de l’allemand par Marie Bonaparte et Mme E. Marty, photomontages de Paula Jiménez, éditions Interférences, Paris, novembre 2009 ; 120 pages, [35 €] (format 18 x 27, imprimé à 1 700 exemplaires). www.editions-interferences.com



Publié dans Littérature

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tipanda 11/12/2009 23:36


Au moins une idée originale, excellente piste à creuser.


Francesca 11/12/2009 13:00


Très bonne idée de cadeau à ... SE faire !
Je ne connais pas cette artiste. J'ai lu presque tous les écrits de Freud qui explorent -si intelligemment - a littérature et je me réjouis de la découverte. Merci, précieux Michel !