Samedi 7 novembre 2009


« Premier couplet

Le Fantôme de Marley


Disons-le d’emblée : Marley était mort. Là-dessus, pas l’ombre d’un doute. Le registre mortuaire portait la signature du pasteur, du clerc de paroisse, de l’entrepreneur des pompes funèbres et de la personne qui avait mené le deuil. C’est Scrooge qui avait signé, et son nom était une garantie suffisante en Bourse, là où il choisissait d’intervenir. Donc, le vieux Marley était mort comme un clou de porte. »


André Maurois rapporte dans son très bel Essai sur Dickens (Bernard Grasset, Paris, 1927) que, lorsque Charles Dickens (1812-1870) mourut, un petit garçon demanda : « Mr. Dickens est mort. Est-ce que le Père Noël va mourir aussi ? »


Cette anecdote célèbre (réelle ou supposée) résume bien l’importance que revêtait – pour les enfants et les plus grands – les Contes de Noël de Charles Dickens dont le plus célèbre, Un Chant de Noël (A Christmas Carol, 1843) fait l’objet d’une nouvelle adaptation cinématographique, annoncée de longue date et qui va bientôt sortir sur les écrans français : Le Drôle de Noël de Scrooge, film de Robert Zemeckis, produit par les studios Disney, avec Jim Carrey dans le rôle-titre.


J’ai déjà vu des éditions pour la jeunesse sous ce titre (notamment du Livre de Poche Jeunesse) mais Le Livre de Poche (« pour adultes », si je puis dire, avec une bande spécifique « Le conte qui a inspiré le film… ») en profite (et je m’en félicite toujours, car elles sont souvent remarquables, à l’instar de celle d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll parue cet été) pour publier une nouvelle édition de ce livre dans sa collection des « Classiques de Poche ».


Christine Huguet – même si elle en remanie fortement le texte, y compris le titre connu longtemps comme Cantique de Noël – a choisi de partir d’une des premières traductions françaises, celle d’André de Goy et de Melle de Saint-Romain, diffusée dès les années 1850 par la librairie Hachette, « sous la direction de P. Lorain » (numérisations par Google ou Gallica).


Dans une excellente introduction et des notes très efficaces, Christine Huguet rappelle fort bien la spécificité de ce Chant de Noël (le premier des cinq Livres de Noël que Dickens publia jusqu’en 1848) et les nombreuses interprétations et adaptations qu’il suscita… Une histoire, immortelle, de renaissance et de transfiguration.


L’ouvrage reprend également (hélas, en noir et blanc) les illustrations réalisées en 1843 par John Leech qui, un peu comme celles de John Tenniel pour Alice, fixent en quelque sorte notre mémoire.


Michel Sender.


[*] Un chant de Noël en prose – Histoire de fantômes pour la Noël (A Christmas Carol, In prose, A Ghost Story of Christmas, Chapman & Hall, Londres, 1843) de Charles Dickens, première traduction pour Hachette [antérieure à 1853] d’André de Goy et de Melle de Saint-Romain, révision de la traduction, présentation et notes de Christine Huguet, illustrations de John Leech, collection « Les Classiques de Poche », Le Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, octobre 2009 ; 192 pages, 4,50 €. www.livredepoche.com

 

 

 

J’aime également beaucoup la nouvelle traduction et édition de Laurent Bury d’Alice au Pays des merveilles suivi de La Traversée du Miroir de Lewis Carroll au Livre de Poche (Paris, juillet 2009 ; 320 pages, 6,50 €). (On annonce aussi un film de Tim Burton pour 2010.)


Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : les fous de lecture
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Jeudi 5 novembre 2009



« Un psychologue, qui ne se leurre pas sur la difficulté qu’il y a à s’y retrouver dans ce monde, s’efforce de juger le développement de l’humanité d’après le petit peu de connaissance qu’il s’est acquis par l’étude des processus animiques chez l’individu, pendant son développement de l’enfant à l’adulte. À lui s’impose alors la conception que la religion est comparable à une névrose d’enfance, et il est suffisamment optimiste pour supposer que l’humanité surmontera cette phase névrotique, comme tant d’enfants dépassent, en grandissant, leur névrose qui est similaire. »


Vous connaissez ma curiosité. Je ne pouvais pas manquer de jeter un œil aux volumes, diffusés en kiosques, de la collection « Les livres qui ont changé le monde » réalisée par Le Monde et les éditions Flammarion.


J’ai acheté bien sûr le premier numéro, L’Origine des espèces de Charles Darwin, mais je me suis aperçu très vite qu’il valait mieux avoir l’édition Garnier-Flammarion dont il n’était qu’un succédané partiel.


De même, la deuxième livraison, Comment je vois le monde d’Albert Einstein, très passionnant recueil d’articles, n’apportait guère plus que le même titre en « Champs-Flammarion » chez les libraires !


J’ai malgré tout craqué, avec retard (il était resté invendu à côté de Réflexions sur l’esclavage des Nègres de Condorcet), pour L’Avenir d’une illusion [*] de Sigmund Freud.


En effet, pour moi, L’Avenir d’une illusion (Die Zukunft einer Illusion, 1927), avec Malaise dans la civilisation (Das Unbehagen in der Kultur, 1929), reste – bien sûr après les grands classiques sur les rêves ou la sexualité, la psychopathologie de la vie quotidienne, etc. – un des textes les plus agréables de Sigmund Freud (1856-1939), qui le rapprochent de nous, qui expriment ses pensées en quelque sorte plus personnelles, voire philosophiques.


Et qui a pénétré dans ce domaine de l’œuvre de Freud la et le comprend mieux – en perd beaucoup d’illusions mais en gagne d’incomparables développements pour l’intelligence humaine !


J’étais habitué à la traduction historique de Marie Bonaparte et, depuis, semble-t-il, aux PUF, six personnes s’y sont mises pour retraduire L’Avenir d’une illusion (disponible en « Quadrige ») : les mêmes qui ont retraduit Malaise dans la civilisation en Le Malaise dans la culture, alors que Marie Bonaparte, qui travaillait avec Freud de son vivant, préférait de beaucoup traduire Kultur par civilisation (« ce dernier [mot] rendant mieux pour le public français la notion que Freud entend par culture », précisait-elle dans une note) ?


Bref, passons. Et, presque effrayé de son audace et par « l’impertinence » (sic) du contenu de ce livre, le volume du Monde, en toute objectivité, se sent obligé de donner la parole (après des extraits favorables de Stefan Zweig et Jules Romains) à l’opposition, notamment Charles Blondel et le Karl Popper de Conjectures et réfutations !


Mais, fort heureusement, le texte, intégral, est là – et on peut se passer des accompagnements… (Je me demande ce qu’ils vont nous faire avec le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels !)


Michel Sender.


[*] L’avenir d’une illusion de Sigmund Freud, traduit de l’allemand par Anne Balseinte, Jean-Gilbert Delarbre et Daniel Hartmann, avec la collaboration de Janine Altounian, André Bourguignon et Pierre Cotet [Presses universitaires de France, 1995], note de l’éditeur et dossier par Raymond Bonhomme, Le Monde-Flammarion, Paris, octobre 2009 ; 192 pages, 4,90 €.

 

 

 

J’ai acheté il y a quelque temps la nouvelle édition de l’Histoire de la psychanalyse en France d’Élisabeth Roudinesco dans « La Pochothèque » : faites-moi penser de vous en reparler !

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
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Mercredi 4 novembre 2009



« Emporté par le flot dense et désordonné, il a pensé que la ville toujours imposerait sa cadence, son empressement et ses heures d’affluence, qu’elle continuerait d’ignorer ces millions de trajectoires solitaires, à l’intersection desquelles il n’y a rien, rien d’autre que le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée. »


Nous sommes à la fin du roman Les Heures souterraines de Delphine de Vigan où deux itinéraires parallèles viennent de se croiser et ne le feront sans doute plus jamais.


Il n’y a nulle happy end (comme on aurait pu le supposer ou l’espérer) dans ce livre du constat et de la description d’un enfer quotidien vécu par deux personnages effectivement au bord du vide…


D’abord, Mathilde, la quarantaine, seule avec deux enfants, cadre dans une entreprise de marketing, dont l’univers, insidieusement, sournoisement et de façon irréfutable, bascule, malgré elle et dans une absence de solidarité humaine manifeste, presque totale.


De son côté, Thibault, médecin itinérant de SOS Médecins ou quelque chose d’approchant, vient de rompre une relation amoureuse insatisfaisante et côtoie journellement la solitude et le désarroi des malades d’une grande ville.


Delphine de Vigan s’attache alternativement à chacune de ces deux personnes dans un déroulé implacable de destinées incertaines.


Le plus fort, certainement, et qui marque le plus dans ce livre, reste le descriptif clinique, détaillé, si évident avec un peu de recul mais absolument imparable jour après jour pour qui le subit de plein fouet, du harcèlement moral que vit Mathilde dans l’entreprise où elle travaille.


Il faut avoir connu cela pour le croire et pour raconter avec une telle minutie comptable les petits riens, minuscules événements qui en deviennent énormes, qui, progressivement, marginalisent, excluent et déstabilisent jusqu’à la dépression les personnalités les plus affirmées moralement…


Dans Les Heures souterraines, qui dépassent de beaucoup une simple actualité immédiate et brûlante, Delphine de Vigan identifie avec sûreté un absurde moderne, glaçant, terrifiant – qu’il faut pourtant voir en face pour l’affronter !


Michel Sender.


[*] Les Heures souterraines de Delphine de Vigan, éditions Jean-Claude Lattès, Paris, août 2009 ; 306 pages, 17 €. www.editions-jclattes.fr

 

 

 

Avec No et moi, paru chez Jean-Claude Lattès en 2007 et disponible au Livre de Poche, Delphine de Vigan a obtenu le Prix des Libraires 2008.

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : Diaspora Zorange
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Dimanche 1 novembre 2009

 

 

« Gris, gris, gris, il est gris le gros chat

Gros, gros, gros, il est gros le gras chat

Gras, gras, gras, il est gras le chat gris. »

(Comptine)

Je le dis et le redis : je ne suis pas enseignant – mais un curieux permanent !

C’est pourquoi, trouvé dans un coin de la Maison de la Presse la plus proche de chez moi, j’ai sauté sur ce livre très grand format, relié sous une couverture cartonné souple, et qui, sous le titre simple de Je lis, j’écris [*] mais doté d’un sous-titre beaucoup plus hard et révulsif, Un apprentissage culturel et moderne de la lecture – CP, se veut en fait un « Manuel moderne » de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Je ne prononcerai pas sur le fond pédagogique (les auteurs affirment « une démarche : démocratique, novatrice et active »sic, ni plus, ni moins ! –, « Une démarche sûre pour un apprenti lecteur actif et autonome » – beau slogan !– dont vous trouverez les détails sur leur site mentionné ci-dessous) mais je le testerai – peut-être ? – sur ma fille…

J’écris « peut-être ? » car la pauvre est déjà l’objet-cobaye des instances éducatives qui se penchent doctement, savamment, instamment, lourdement, délibérément, systématiquement, notamment, inopinément, immanquablement, précocement, orthophoniquement, psychologiquement, désespérément… sur son « cas » !

Mais cet ouvrage affiche cependant notablement sur sa couverture à la fois la colombe de Picasso, un lièvre de Dürer, la Joconde, une abeille et une photo de la Terre, et nous propose des lectures agrémentées de nombreuses illustrations culturelles ou référentielles – ce qui n’est pas si mal !

Il s’agit aussi indéniablement d’un livre ludique (très belle double page par exemple d’un groupe d’enfants traversant la rue à partir d’une photo de Robert Doisneau : Les tabliers de la rue de Rivoli), très bien maquetté, agréable à lire (je ne me lasse pas des « Parti à la mare Paco court sur le pourtour et rit tout le tour », « Un malin lapin câlin pousse le poussin sur le chemin » ou « Ah dis donc dindon dodu comme tu te dandines ! ») et qui n’a pas oublié Ceci n’est pas une pomme de Magritte ou le Rimbaud d’Ernest Pignon-Ernest !

De plus, les auteurs proposent très intelligemment des pages sur les signes de ponctuation ou diacritiques, les écritures étrangères (en alphabets grec, cyrillique, arabe ou hébraïque, idéogrammes chinois, etc.)…

Si la querelle (les éditeurs sont soutenus par La Dispute) de l’apprentissage de la lecture vous intéresse, voilà de quoi alimenter votre humeur !

En tout cas, après nos dubitatives remarques préliminaires, avouons-le et reconnaissons-le au final(e) : une belle initiative, tout de même !

Michel Sender.

[*] Je lis, j’écris (Un apprentissage culturel et moderne de la lecture – CP) de Janine Reichstadt, Jean-Pierre Terrail et Geneviève Krick, graphisme de Gérard Paris-Clavel et David Poullard, Les Lettres bleues/Le Manuel moderne, Paris, octobre 2009 ; 128 p., 13 € (diffusion-distribution : CDE/Sodis). www.leslettresbleues.fr

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : ♦ Lecture pour tous ♦
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Samedi 31 octobre 2009

 

 

« Au large, loin dans l’océan, l’eau est du bleu des pétales du plus beau des bleuets, et a la transparence du plus pur cristal, mais elle est si profonde qu’aucune ancre n’en pourrait atteindre le fond, et bien des clochers d’églises empilés seraient nécessaires pour voir émerger la pointe du plus haut d’entre eux. Là, tout en bas, vit le peuple des ondes. »

Parmi les Contes d’Hans Christian Andersen (1805-1875), La Petite Sirène (Den Lille Havfrue, 1837), d’une extraordinaire poésie, reste une perle du romantisme européen.

Inspiré entre autres de l’Ondine (Undine, 1811) de Friedrich de La Motte-Fouqué (1777-1843) reprenant des mythes anciens, le récit d’Andersen, bien sûr popularisé par de nombreuses adaptations, notamment celle de Walt Disney, et dont le personnage est devenu symbole de son œuvre avec la célèbre statue installée à Copenhague, est une réflexion douloureuse sur l’amour et sur le passage à la vie d’adulte –  bien plus complexe que son image folklorique.

Et, personnellement, je continue, sous prétexte de les faire découvrir à ma fille qui n’a que sept ans, d’en acheter diverses versions que, pour l’instant, en fait, je garde pour moi, tellement la lecture entière en demeure difficile pour son âge !

Or, tout dernièrement, j’ai craqué pour un album petit format (reprise sans aucun doute d’une publication plus grand format qui m’a échappé), relié-cartonné en couleurs dans un coffret avec un médaillon ouvert, de La Petite Sirène [*] illustré par Lisbeth Zwerger chez Minedition.

Lisbeth Zwerger, grande illustratrice (d’origine autrichienne) de nombreux textes pour la jeunesse, aurait réalisé cette édition en 2004 pour ses cinquante ans et en prévision du bicentenaire de la naissance d’Andersen, sur qui elle a beaucoup travaillé et dont elle est titulaire du prix prestigieux qui porte son nom.

Ses réalisations (toujours de grande qualité) sont aujourd’hui publiées directement par Michael Neugebauer, typographe et éditeur lui aussi d’origine autrichienne qui, après avoir quitté NordSud, diffuse maintenant ses productions dans le monde entier sous son propre label, Minedition (Michael Neugebauer Publishing Ltd à Hong Kong).

Et le texte de cet album, dans une traduction de Nora Garay qui a sans doute transité par l’allemand, est également remarquable (et intégral, autant qu’il me semble), mis en valeur par un caractère Veljovic 9 d’une grande finesse.

Encore une idée de cadeau – pour mon anniversaire (on n’est jamais mieux servi que par soi-même !).

Michel Sender.

[*] La Petite Sirène [Die Kleine Meerjungfrau, 2004] d’Hans Christian Andersen, illustrations de Lisbeth Zwerger, traduction de Nora Garay [première publication française en 2005], « Un mini-livre d’images minedition », Minedition, Paris, octobre 2009 ; 48 pages, 8 € (imprimé en Chine). www.minedition.com

 

Par Michel Sender - Publié dans : Littérature - Communauté : Diaspora Zorange
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