Lundi dernier, sur Arte, j’ai revu Mr. Klein de Joseph Losey (1909-1984).
Un film que je n’ai pas en DVD, que je revois chaque fois que possible, tellement il le mérite, tellement les questions qu’il pose restent lancinantes.
Et, à chaque fois, je reprends L’Avant-Scène Cinéma [*] n° 175 du 1er novembre 1976 qui donne le découpage complet du film (au centre du numéro, seize pages de l’Anthologie du cinéma, dues à René Prédal, sont consacrées à Pier Paolo Pasolini, 1922-1975).
Mr. Klein a été présenté à Cannes en mai, il a dérouté et n’a obtenu aucune récompense. Le film est sorti en salles fin octobre et, dans le numéro de L’Avant-Scène, Robert Chazal, qui n’oublie pas « le forfait des jurés de Cannes », titre son introduction (belle clairvoyance) : « Un classique de demain. »
Au scénario original, un journaliste et écrivain italien, Franco Solinas (1927-1982) qui, l’année précédente, a travaillé au Soupçon (Il Sospetto, 1975) de Francesco Maselli (avec l’admirable Gian Maria Volonté), mais qui est surtout connu pour ses collaborations sur Salvatore Giuliano (1962) de Francesco Rosi, La Bataille d’Alger (1966) et Queimada (1969) de Gillo Pontecorvo, État de siège (1973) de Costa-Gavras (son dernier scénario sera Hanna K. du même Costa-Gavras).
Communiste italien, Franco Solinas écrit des scénarios politiques et engagés. Il a participé en 1972 à L’Assassinat de Trotsky de Joseph Losey et c’est un des acteurs français de ce film, Alain Delon, qui va porter et produire Mr. Klein, premier film français de cet immense réalisateur d’une grande culture européenne.
L’allusion et le processus kafkaïens sont manifestes (le Joseph K. du Procès) et plus Robert Klein veut se disculper plus il s’enfonce. C’est un marchand, un exploiteur, un profiteur même, du côté de l’ordre et du pouvoir mais qui, individuellement, tombe dans un piège qu’il ignorait et qui, inexorablement, va le broyer (on pourrait citer Bertolt Brecht), tandis que l’autre Robert Klein sans cesse renaît de ses cendres…
Les références artistiques (le tableau d’Adriaen van Ostade, la tapisserie…) ou historiques (Occupation, rafle du Vel’ d’Hiv’…) sont d’ordre général et réinterprétées par le cinéaste (difficultés de reconstitution et volonté allégorique) sans souci de l’exactitude précise et au risque de l’incohérence apparente (mais, derrière, il y a toute l’expérience d’Alexandre Trauner et la photographie de Gerry Fisher et Pierre-William Glenn).
La vérité de Mr. Klein est dans la trouble fête au château, dans la fougue indifférence de Florence (Jeanne Moreau) fonçant vers son grand meaulnes inconnu de nous, dans l’amour incompris de la concierge (Suzanne Flon), dans la véritable humanité de Jeanine (Juliet Berto) ne supportant pas l’ignoble spectacle de cabaret, dans les femmes solidaires, multiples (tantôt Isabelle, Cathy, Françoise ou Nathalie) et uniques dans l’entraide, dans l’ambiguïté des amis Pierre (Michel Lonsdale) et Nicole (Francine Bergé), dans l’obsession qui gagne et enferme Robert Klein (Alain Delon) dans son destin, etc.
Mr. Klein reste un poème infini – et un chef-d’œuvre continuellement questionné !
Michel Sender.
[*] Mr. Klein de Joseph Losey, L’Avant-Scène Cinéma n° 175, Paris, 1er novembre 1976 ; 68 pages, 10 F.
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander



Derniers Commentaires